Jérusalem 1900 (l'oubli des avenirs possibles)

Voici un livre qui m'a captivé, pas seulement par son objet, qu'on sait soumis à toutes les passions du monde, mais surtout par ce qu'il comporte de réflexion sur la façon d'écrire l'histoire.
 
Cette recherche coordonnée par l'historien français Vincent Lemire, spécialiste de l'histoire urbaine, est une plongée dans une tranche du passé de la ville. Six à sept décennies (1860 – 1930). Un âge des possibles, celui d'une agglomération en vertigineuse croissance démographique et en plein développement économique. Une ville ottomane (jusqu'en 1917) bénéficiant de la modernisation d'un Empire multinational se dotant d'instruments d'administration modernes, au seuil du parlementarisme et de la décentralisation municipale.
 
Cette histoire de Jérusalem est bien sûr une histoire interrompue, par la Première Guerre Mondiale, qui se solde par la dissolution de l'Empire et le Mandat britannique.
 
La citation introductive, de Paul Ricœur, est magnifique :
 
« Quand l'histoire s'efforce de reconstruire, de reconstituer ce qui a été dans le passé la façon de vivre, de percevoir le monde, il faut tenir compte de ceci : les hommes du passé avaient un futur qu'on peut appeler le futur du passé, qui fait partie de notre passé à nous. Or une grande partie du futur du passé n'a pas été réalisée. Les gens d'autrefois ont eu des rêves, des désirs, des utopies, qui constituent une réserve de sens non réalisé. Un aspect important de la relecture et de la révision des traditions transmises consiste dès lors dans le discernement des promesses non tenues du passé. Le passé en effet n'est pas seulement le révolu, ce qui a eu lieu et ne peut plus être changé (définition très pauvre du passé), il demeure vivant dans la mémoire grâce, je dirai, aux flèches du futur qui n'ont pas été tirées ou dont la trajectoire a été interrompue. En ce sens, le futur inaccompli du passé constitue peut-être la part la plus riche d'une tradition. »[1]
 
Derrière elle s'ouvre un monde méconnu, et trop souvent volontairement méconnu :
 
Celui de la division artificielle de la vieille ville en quatre quartiers aux frontières claires (juif, musulman, chrétien, arménien), évidence de tous les guides touristiques d'aujourd'hui : une pure invention du XIXème siècle. Un constat établi documents à l'appui en tenant compte de la toponymie des siècles précédents, et des recensements des foyers, disponibles pour la période étudiée.
 
Celui de l'imposition orientaliste du regard des pèlerins européens, à la recherche du passé mystique et mythifié de leur religion (toujours au singulier). Un processus à revivre avec un peu d'ironie et beaucoup de questions : quand les lieux saints chéris par les trois religions il y a un siècle coïncidaient parfois, ou différaient fort de certaines reconstructions effectuées depuis lors en partiel dépit des preuves archéologiques. Un processus effarant aussi, qui voit des générations de visiteurs vouloir voir, et finalement créer l'incarnation de mythes en perpétuelle réinvention, tout en méconnaissant et en décriant ce que les vrais habitants de la ville s'évertuent à construire pour eux-mêmes.
 
Celui de gouverneurs ottomans fort professionnels et d'une administration municipale multiconfessionnelle (1863-1934) agissant sans trier ses habitants sur base religieuse ou ethnique. Avec pour résultat la modernisation à marche forcée, les infrastructures routières, le chemin de fer, une relative avance sur le reste de l'Empire, des élites cultivées. Des fontaines, des réseaux d'adduction d'eau, des stratégies d'occupation des sols, une administration des permis de construire, des fondations d'enseignement et de santé.
 
Celui d'un temps laïque ou sécularisé qui émerge, produit de cette administration locale ottomane. C'est la construction de la Tour de l'Horloge par la municipalité (1907), un symbole, qui affichait une heure non indexée sur les églises, les mosquées et les synagogues, un phare qui diffusait la lumière (au sens propre) loin aux alentours. Un symbole, aussi, qui choqua tant ceux qui ne voulaient que d'une Ville Sainte, qu'elle fut détruite dès 1922. Par les autorités mandataires britanniques, donc.
 
Celui d'un moment historique qui culmine peut-être en août 1908, lors du rétablissement de la Constitution libérale ottomane, avec quinze jours de liesse populaire impliquant tous les groupes linguistiques et religieux. Des scènes de fraternisation, des scènes unissant des personnes qui sont, peut-être, en train de devenir des citoyens égaux d'un État moderne. Écoutons les mots du correspondant de la revue Jérusalem:
 
« Le bruit court que désormais on peut circuler librement partout, même à la mosquée d'Omar, où jadis on n'entrait qu'escorté d'un cavas ou d'un soldat turc […]. Le groupe juif, bannière en tête, s'en va directement à la mosquée d'Omar, vers ce coin de terre qui, durant onze siècles, depuis Salomon jusqu'à la destruction de Jérusalem par Titus fut le théâtre unique de la vie religieuse du peuple de Dieu. L'entrée, depuis quinze cents ans, en était interdite aux fils d'Israël ; aujourd'hui, les imams les accueillent avec enthousiasme, les embrassent, leur servent des rafraîchissements: tous sont frères, tous sont ottomans ! Pourvu que ça dure ! »
 
Une citation que je choisis ici, évidemment, parce qu'elle contraste très fort avec la triste réalité actuelle.
 
Comment ce monde s'est effacé, ce n'est pas trop difficile à comprendre. Fin du cadre institutionnel commun ottoman, installation du Mandat britannique, constitution progressive de nationalismes rivaux, Guerres Mondiales.
 
Comment ce monde a été oublié, c'est plus intéressant car plus révélateur de la façon sélective et partisanes dont fonctionnent les mémoires, y compris parmi les chercheur.se.s. Pour Vincent Demire, plusieurs traditions historiographiques, pourtant antagonistes, y ont conspiré efficacement.
 
  • Celle, orientaliste, des Occidentaux majoritairement chrétiens, qui réduit la Palestine pré-mandataire à un pays arriéré, prêt à l'épisode colonial 1917-1948, et assaisonné de clichés bibliques ;
  • Celle du cliché/slogan sioniste "une terre sans peuple pour un peuple sans terre", tellement incroyable dans son outrance et tellement lent à disparaître des références collectives ;
  • Celle, aussi, des différents nationalismes arabes (palestiniens comme panarabes), qui se sont aussi constitués en premier lieu contre la domination ottomane à laquelle ils ne pouvaient reconnaître de mérite.
 


[1] Paul Ricœur, "Identité narrative et communauté historique", Cahier de politique autrement, 1994.