"Le Village" et nous : passé révolu, imaginaire omniprésent


Publié en 2012, La fin du village – Une histoire française se lit avec grand plaisir malgré son volume. Jean-Pierre Le Goff, avec un sens de l'observation nourri par son expérience de sociologue, examine le monde villageois de Cadenet, entre la Durance et le Luberon, et ses métamorphoses depuis le début du XXème siècle.
 
Avec bonheur, il donne la parole aux témoins d'un "peuple ancien", rencontrés depuis qu'il a commencé à fréquenter ce bout de Provence il y a une quarantaine d'années, mais aussi à leurs enfants, et aux nouveaux installés, qui ont fini par représenter la majorité de la population locale.
 
Quelques caractéristiques de Cadenet permettent de comprendre pourquoi ce bourg, malgré son cadre enchanteur, représente des réalités sociales qu'on retrouve dans une très vaste part du territoire français et européen.
 
  • Certes, la région est touristique, mais le village lui-même est à l'écart du tourisme de masse, et les prix y sont plus abordables que dans d'autres localités ;
  • Cumulée à sa situation à équidistance d'Avignon, Aix-en-Provence, Marseille et le site nucléaire de Cadarache, cette caractéristique en fait un lieu privilégié d'installation pour les populations périurbaines.
 
Un monde englouti ? Celui qu'ont connu les générations nées jusqu'aux années 1960
 
Le rythme des évolutions varie, et les histoires locales diffèrent par bien des caractéristiques. Pourtant, Le Goff explore à Cadenet des souvenirs qui lui rappellent sa Normandie natale. Ils évoquent aussi le monde que m'ont décrit mes parents, élevés dans d'autres régions.
 
Lentement, la seconde moitié du XXème siècle a recouvert, comme une marée, un monde dont le souvenir imprègne encore nos façons de penser. Un monde dans lequel :
 
  • Quelques activités économiques, moins diversifiées, faisaient vivre toute une région (ici, l'agriculture et la vannerie) ;
  • Les chemins, les rues et les places étaient pleines à toute heure d'enfants, d'adultes en conversations, et de travailleurs dans leur champ, sur le seuil de leur petite boutique ou de leur atelier à domicile ;
  • Le sentiment d'appartenance collective, allié à une certaine homogénéité et à une faible mobilité géographique, était une évidence ;
  • Les rôles sociaux et politiques étaient clairement définis, et non moins clairement endossés par des visages familiers : associations d'anciens combattants, républicains, communistes, catholiques…
 
Pour comprendre ce monde englouti, et surtout pour comprendre comment il conditionne encore nos propres perceptions, ce livre est un outil formidable.
 
La description "en live" de dynamiques géopolitiques locales bien actuelles
 
La profondeur historique de l'étude de Cadenet permet à Le Goff de bien décrire la rencontre entre populations anciennes (les anciens provençaux) et populations nouvelles (périurbains, retraités, amateurs de soleil descendus d'un "nord" qui commence à Lyon).
 
Cette rencontre ne va pas de soi. On le voit dans l'étude minutieuse de la vie associative, de la vie politique municipale, dans les propos tenus par les uns et les autres. Il n'y a plus d'unité. Les anciens, devenus minoritaires en l'espace de deux générations, défendent des traditions agonisantes. Les autres demandent des services bien concrets, nombreux et hétéroclites : aide aux familles, garde d'enfant pendant les horaires de travail, offre culturelle diversifiée, écoles, maisons d'accueil pour personnes âgées…
 
Les transformations du cadre institutionnel et administratif, qui ne sont pas propres à la Provence, s'ajoutent à ces bouleversements. À Cadenet, le Parc naturel régional du Luberon incarne ce phénomène, avec une multiplication de règles plus ou moins compréhensibles pour les habitants, associée à un discours à la fois managérial, bien intentionné et infantilisant.
 
Il faudrait encore citer la très juste représentation de la fin des référents idéologiques, qu'ils relèvent du républicanisme laïque, du communisme ou du conservatisme et de l'Église. La propension à clôturer les propriétés, les terrains des particuliers comme ceux de certains businesses (le camping local qui vit en vase clos, coupé du village, offrant ses propres commerces). Les espaces communs, de pensée comme de vie, sont amputés.
 
Enfin, une réalité matérielle, palpable tous les jours et à chaque coin de rue, s'impose : le travail n'est plus ici. Chacun devient mobile pour garder un emploi, les anciens face au recul des terres agricoles et à la disparition de la vannerie, les nouveaux car leur agenda hebdomadaire est rythmé par les migrations pendulaires. C'est toute une partie de la vie qui ne se déroule plus au village.
 
Faut-il s'angoisser ? Être nostalgiques ? Dénoncer ? Reconstruire ?
 
C'est à chacun d'en décider. Il faut surtout constater un changement massif et accéléré, qui a collectivement pris notre société, et la prend encore au dépourvu.
 
Côté négatif :
 
  • Moins de repères communs pour faire société ;
  • Plus de précarité, plus de mobilité forcée ;
  • Une multiplication des règles subies et non comprises ;
  • Une plus grande hétérogénéité des références culturelles, mais accompagnée d'un moindre partage et d'une incompréhension croissante ;
  • La disparition de métiers traditionnels et d'une certaine présence humaine (l'histoire des cafés et de leur déclin est édifiante !)
 
C'est sûr, le changement qui s'est imposé n'est pas celui dont rêvaient les quelques soixante-huitards arrivée à Cadenet il y a 40 ans.
 
Pour autant, faut-il sombrer dans les rengaines de type "c'était mieux avant" ? Il est sain de garder aussi à l'esprit que :
 
  • Le monde d'avant laissait bien peu de place à l'originalité ;
  • Chacun y surveillait tout le monde ;
  • La stabilité du paysage politique ou associatif avait pour corollaire un contrôle durable des structures de pouvoir et de représentation par les mêmes personnes, et une moindre variété d'expériences pour chaque individu au long de sa vie.
 
À chacun de juger du ton nostalgique de l'ouvrage, donc. Mais il est à lire. Les fresques qu'il peint ont les couleurs justes. Les questions qu'il pose sont utiles pour remettre dans une perspective historique l'enjeu de continuer à exister, mais aussi vivre et travailler ensemble.