Nous, Albert Thomas, les crises internationales, les années 1920-1930 et les droits sociaux...

La comparaison avec les années 1920 et 1930 est une tarte à la crème, dont on ne sait jamais à quel point elle est abusive. Le livre À la rencontre de l'Europe au travail, récits de voyage d'Albert Thomas (1920-1932), recueil de notes de voyages classées dans les archives du Bureau international du travail (BIT), permet de revivre concrètement cette période historique pour elle-même, de tenter de comprendre la logique des acteurs sociaux, sans partir des parallèles historiques risqués.

Albert Thomas, socialiste français et directeur du BIT, se déplace pendant tout son mandat en visite dans les différents pays. Connaisseur de la politique internationale de par sa carrière antérieure, il visite, dans ses déplacements, autant d'usines, d'exploitations agricoles, de maisons du peuples et de sièges d'organisations patronales que de ministres, princes et présidents. Cela tient à la nature de son organisation tripartite (dans laquelle chaque délégation nationale est composée de représentants gouvernementaux, syndicaux et patronaux). Cela tient aussi à son militantisme et à son engagement entier dans sa mission : construire, par l'accumulation des ratifications de conventions sociales, un ordre juridique européen et international des droits sociaux, condition pour une paix durable.

Ses notes sont présentées par pays, précédées par des résumés synthétiques sur la situation politique, économique et sociale des Etats de l'époque. Ces éléments de rappel sont suivis de récits de visites, de consultations, de conversations officielles ou privées, de comptes rendus de l'accueil réservé à ce haut fonctionnaire international, à la fois en fonction de sa fonction, de son appartenance au socialisme démocratique, et de sa nationalité française. 

On y découvre des éléments généralement oubliés de ce qui construit l'histoire des peuples : la façon dont les personnes et les organisations s'observent, la construction progressive de leurs alliances, l'évolution de leurs choix, l'importance de ceux que les récits historiques trop résumés oublient ensuite. C'est ainsi qu'on peut assister, par le regard de Thomas, et pour ne citer que quelques exemples :

  • À l'émergence d'Etats baltes oppressés par les menaces qui pèsent sur leur existence ;
  • Aux débats au sein du syndicalisme polonais, chrétien ou de gauche, dans un Etat oscillant entre démocratie et autoritarisme ;
  • À la comparaison des priorités respectives des gouvernements de Primo de Rivera à Madrid, et de la bourgeoisie catalane de l'époque des Expositions Universelles de Barcelone ;
  • Aux hésitations de Mussolini entre plusieurs modèles sociaux, plusieurs attitudes diplomatiques et plusieurs systèmes d'alliances internationales ;
  • À la lecture par le visiteur des situations sociales et des efforts de développement dans les Balkans, sans ignorer les nationalités susceptibles de se heurter, mais en mettant en avant les difficultés qui leurs sont communes ;
  • À la description de la force industrielle capitale de plusieurs régions d'Europe centrale, aujourd'hui de retour au centre de l'Europe (Tchéquie, Silésie) ;
  • Aux discours féministes très contemporains de l'Europe du nord, et leurs refus des conventions limitant asymétriquement le travail des femmes "pour les protéger" !
On découvre surtout un monde déjà traumatisé par l'horreur de la Première Guerre, où les risques abondent, mais où aucune des catastrophes qui suivront ne sont encore écrites. Et un monument humain, de politique, d'espoirs et de diplomatie, parfois d'illusion, dont nous ne pouvons prévoir l'échec que parce que nous sommes nés bien plus tard. Et qui nous est pourtant étrangement familier, car c'est le monde dans lequel nos grands-parents ont grandi.

Faut-il en tirer des conclusions ?


Pour qui a sa chronologie du XXème siècle bien en tête, il y a des points trop similaires avec ce que nous vivons : montée des mouvements xénophobes dans l'opinion et dans les urnes, poussées de plus en plus sensibles et de plus en plus organisées, barrages démocratiques dans les urnes, qui rassurent, "jusqu'à la prochaine fois" (pensons à la réélection confortable de Hindenburg à la Présidence de l'Allemagne en 1932, soutenu par tous les partis démocratiques, l'année avant l'avènement d'Hitler...). Ou encore tensions nationales et politiques, dont on espère qu'elles ne dégénéreront pas en violence ouverte, car rien n'est perdu, jusqu'à ce que...

Bien sûr, il y a tout autant de points de différence : tout ce que nous vivons de problématique en 2017 était déjà présent dans les années 1990 voire 1980, partis extrémistes et tensions nationales comprises. Et cela n'a pas explosé (sauf dans les Balkans). Nos extrémistes du jour n'ont pas d'idéologies aussi élaborées ni totalitaires que les Mussolini, Hitler ou Staline d'alors. Même si. Lire ce qu'en écrivaient les observateurs d'avant guerre fait surgir le doute. Y compris quand Albert Thomas, critique d'un fascisme italien excessif sur la méthode, s'intéresse néanmoins sincèrement au corporatisme social qu'il met en place. Ou écoute sans doute apparent les analyses annonçant le reflux du nazisme, quelques mois avant son triomphe.

Il me semble toutefois qu'il y a effectivement une conclusion à tirer : c'est que l'histoire s'écrit collectivement. Qu'il faut le savoir. Qu'il faut toujours refuser les réductions et les simplifications, particulièrement celles qui déforment la pensée et les stratégies de ses autres acteurs et partenaires.