La gauche organise-t-elle sa propre péremption ? (Listen, Liberal. Par Thomas Frank)


"Qu'a-t-il bien pu arriver au parti du peuple?"

 

C'est la question qui forme le sous-titre de cet ouvrage, un best-seller aux États-Unis[1], dont l'auteur est un "libéral" revendiqué (c’est-à-dire très à gauche, en anglais américain, favorable à la redistribution par la puissance publique et socialement progressiste), qui alimente régulièrement la pensée politique et critique à la gauche du Parti démocrate.


Les réponses qu'il apporte résonnent très fortement en Europe.


Peut-être plus particulièrement encore dans la France en transition du socialisme "de l'offre" de François Hollande au libéralisme supposé "de progrès" d'Emmanuel Macron.


Le livre de Thomas Frank n'est pas un simple pamphlet. Il s'ancre dans l'histoire des structures gouvernant le Parti démocrate et des choix opérés explicitement depuis la fin des années 1960, comme la rupture avec le monde du travail et des syndicats.


De nombreux chapitres scrutent les dynamiques personnelles et institutionnelles à l'œuvre durant les mandats de Bill Clinton et de Barack Obama. Ils constatent leur propension à renforcer voire impulser les politiques de libre-échange (ALENA) et à se résoudre à des compromis mous et d'une haute complexité technocratique (Obama Care). Pourtant, le cœur de l'ouvrage, d'autant plus utile qu'il est applicable au vieux continent, est le suivant :

  • L'émergence d'une "classe libérale" à la tête du Parti démocrate. Certes pas constituée du "1%" de Wall Street et des milliardaires réactionnaires de type Bush ou Bersluconi. Mais bien de professionnels hyper-diplômés, massivement issus de l'Ivy League, appartenant à des corporations structurées, socialement libéraux et résolument anti-discrimination. L'archétype de cette classe vit dans la nouvelle économie de la côte ouest, ou dans les services financiers de la côte est… Et s'il n'est pas toujours milliardaire, il est bien souvent millionnaire. Le parti du peuple est aux mains des "10%" !
     
  • Conséquence ? Une focalisation exclusive sur des solutions partielles. Tout miser sur l'éducation, combattre les discriminations. Des politiques utiles et louables, mais soutenues par (ou défendues au moyen de) l'illusion qu'elles résoudront tout. Sans plus chercher à remettre en cause les inégalités de revenus, de patrimoine, ni donc celles de pouvoir, qui en découlent.
     
  • Une analyse électorale béatement optimiste, simpliste et lacunaire. Celle que l'on retrouve dans l'idée que les évolutions ethniques des États-Unis constituent mécaniquement une majorité qui ne peut que s'imposer à terme dans les urnes. Peu différente de celle de Terra Nova en France. Le poids croissant des minorités, une majorité stable chez les femmes, le vote des personnes LGBTQI+ représentent des variables sûres. Qu'on s'autorise à privilégier électoralement et dans les programmes, au détriment des classes modestes et pauvres, travailleurs et chômeurs. Car ceux-ci n'ont "nowhere else to go" : au pire ils s'abstiendront[2]. Vrai ou faux ? Peu importe, c'est oublier que les discriminés qu'on défend sont surreprésentés parmi les pauvres qu'on ne défend plus… Quel contresens !
     
  • Last but not least, une envahissante bonne conscience. Analysée ici au prisme des discours et de l'équipe de campagne d'Hillary Clinton, ou des stratégies de communication de la Maison Blanche Obama. Mais c'est plus qu'une stratégie, c'est un vrai enfermement psychologique. Notre "classe libérale" est intimement persuadée de représenter le bien, face au mal que représentent les horribles réactionnaires. Plus elle s'en persuade, moins elle a besoin de se demander s'il ne faudrait pas faire plus, ou différemment, pour changer le fonctionnement du système économique et politique dans son ensemble.



Applicable partout en Europe ? Voire. Chez Hollande et Macron, chez Blair et Brown, chez Schröder, chez Renzi, certainement.


Peut-être pas chez Corbyn.


Un parti peut disparaître en oubliant sa mission historique. La notion de gauche et de lutte pour la justice ne peut pas mourir.


[1] Cet essai, publié six mois avant l'élection présidentielle américaine de 2016, est désormais doté d'une postface tenant compte de ses résultats.
[2] La postface analyse l'effet du discours de Donald Trump sur ce postulat : que se passe-t-il quand le parti du patronat par excellence prend, ou affecte de prendre un discours populiste anti-libre-échange?