Hollande s’en va, et je me sens perdu : pourquoi, militant de gauche, j’ai tant de mal avec Macron

Ce texte n’est pas un texte à thèse. Il n’est pas une appréciation sur le programme d’Emmanuel Macron. Encore moins un jugement sur ses accomplissements, à lui qui prend ses fonctions ce jour.

Ce texte est une explication, mêlant analyse et émotions : pourquoi le nouveau Président est-il pour moi un tel alien, une personnalité si inquiétante, alors même qu’idéologiquement, en bien ou en mal, il ressemble à tant de ministres sortants ?

Tenter de répondre à cette question, c’est aussi apporter un élément d’explication à la dureté des débats entre militants de gauche à son sujet, notamment entre les deux tours de la présidentielle. Pourquoi a-t-il été, pour certains, plus difficile de voter Macron en 2017 que Chirac en 2002 ? Le centrisme libéral du nouveau Président, après tout, n’était certainement pas plus inquiétant que celui, autoritaire, d’un Manuel Valls.

Tenter de répondre à cette question, c’est également, de mon point de vue, décrire certains des mécanismes qui rendent notre Vème République si peu démocratique, mettant ses institutions au service d’une technocratie politiquement irresponsable.

La règle du jeu

Pour un militant socialiste qui, comme moi, a rejoint le PS plus d’une décennie avant l’élection de Macron, quelle est la règle du jeu ? Rejoindre le PS, ce n’était pas se mettre au service d’un leader. Rejoindre le PS, c’était rejoindre la plus grande force politique de gauche, avec toutes ses imperfections. L’avoir choisie parce que le système partisan et électoral du pays en faisait, parfois par défaut, la seule capable de conduire une alternance.

Rejoindre le PS, c’était aussi rejoindre un parti d’opposition, qui allait encore le rester encore plusieurs années.

Rejoindre le PS, c’était enfin, et surtout, comme cela avait été le cas depuis le Congrès de Tours, rejoindre un parti dont la qualité essentielle, malgré une histoire chargée de péchés, était de pouvoir débattre démocratiquement en interne. Pouvoir confronter des points de vue, amender des programmes, voter sur ceux-ci, voter encore pour désigner ses candidats à chaque élection. Perdre parfois en interne, mais y faire avancer des idées. Avec, donc, la promesse qu’un jour celles-ci seraient portées au Gouvernement. Récompense démocratique d’année d’efforts et de compromis.

Moi et Gaspar Gantzer[1] dans le parti de François Hollande

J’ai été collègue de Gaspar Gantzer. Des années avant qu’il rejoigne l’Elysée. S’il n’est pas Macron, il peut incarner une autre facette de la galaxie PS de ces années, dont le nouveau Président est la conclusion (provisoire).

J’ai été son collègue, quand il était jeune énarque, chef d’un bureau au sein de la Direction générale du travail. J’étais plusieurs grades au-dessous dans la hiérarchie, et j’étais rattaché à un autre bureau : autant dire que mes observations ont leurs limites et que je ne prétends pas tout comprendre du personnage, ni porter une appréciation sur son travail.

Quoi qu’il en soit, entre 2006 et 2008, je n’avais pas le sentiment qu’il dédiait son temps libre, comme moi ou d’autres militants PS, à des collages d’affiche, à des tractages, à la rédaction de contributions pour alimenter les programmes et les motions de Congrès. Je suppose qu’il devait se construire le réseau qui allait bientôt lui permettre de commencer une vie de collaborateur en cabinet. Je ne sais pas s’il avait sa carte du parti.

Je ne suis pas sûr que ses activités comportaient, comme les miennes, l’approche systématique et parfois fastidieuse de dirigeants et grands élus, tous courants confondus, pour argumenter, recueillir des soutiens, et tenter, pas à pas, de construire une force politique plus proche de mes valeurs.

Quoi qu’il en soit, que des profils comme les nôtres aient pu coexister dans la vie du principal parti de gauche faisait partie de la norme. Ce parti restait en grande partie un parti d’élus. Beaucoup d’adhérents étaient collaborateurs d’élus. D’autres y apportaient leur expérience de militants associatifs, de syndicalistes, d’intellectuels. Chacun y connaissait des insatisfactions, et des petits succès.

Au fond, le personnage de François Hollande a été un premier secrétaire très logique : avec son art de la synthèse, son passé technocratique, mais aussi son côté jovial, son goût pour les fêtes de la rose, sa connaissance des fédérations, de leur histoire et de leurs personnalités, grandes comme de terrain, souvent rocambolesques. Sa capacité, hélas, à laisser irrésolus des arbitrages pourtant capitaux – pensons à la politique énergétique...

Ségolène Royal, Martine Aubry, de deux manières différentes, ont pu tenter de représenter une différence de méthode. Mais, elles même issues de ce milieu, elles ont, in fine, échoué à le modifier.

Et puis il y a eu 2012…

Deux beaux soirs de victoire. En mai, la présidentielle. À 20h, pour l’annonce des résultats, j’étais au Centre LGBT de Paris-Île-de-France, avec des militants associatifs dont tous, loin de là, n’étaient pas socialistes. Soulagement dans la salle à l’annonce du départ de Sarkozy, beaucoup d’espoir aussi, malgré une grande prudence. Un bon moment.

En juin, les législatives. Pour l’annonce des résultats, j’étais dans un bar bruxellois, avec la section du PS français de l’étranger. L’impression, que, circonscription après circonscription, la promesse de mai prenait corps, pourrait être mise en œuvre. Soirée précédée par des mois de porte à porte auprès des français de Belgique, des Pays-Bas et du Luxembourg. Et couronnée par l’élection de Philip Cordery[2], député socialiste pour la 4ème circonscription des français de l’étranger, qui recouvre ces trois pays.

Et puis… Il y a eu la pratique.

Certaines promesses ont été tenues. Il y a quelques jours, Yann Barthès témoignait de la grande tolérance de l’Élysée sous Hollande pour toute forme de critique à son égard. Un hommage parmi d’autres, qui se multiplieront avec le temps. Dans le même temps, il y a eu bien des déceptions, bien des initiatives oubliant d’autres promesses. Certaines, hélas, contredisant absolument les valeurs qui étaient les nôtres au printemps 2012.

Mais, encore une fois, ce texte n’est pas un bilan politique.

Si je me sens tellement perdu, c’est peut-être pour d’autres raisons. Qui ne sont pas sans lien avec ces errements. Qui expliquent le désarroi de nombreux militants face à la situation actuelle.

Quand on perd tout contrôle…

Quand on a œuvré des années pour amender le programme d’un parti, et que celui-ci arrive au pouvoir, quand, avec des collectifs associatifs, on a obtenu ce succès, et qu’enfin le parti gagne les élections, on ne s’attend pas à perdre prise sur la réalité. C’est pourtant ce que, nombreux, nous avons ressenti.

Que notre parti cessait, de facto, d’exister en tant qu’auteur d’un discours politique, au moment même où ce discours devait être traduit en actions.

Que des conseillers en cabinet, issus de la haute administration (notamment) mais bien rarement du parti lui-même et de ceux qui avaient construit son programme, étaient chargés de définir la politique de l’exécutif.

Que la majorité absolue du Groupe socialiste à l’Assemblée, dans laquelle nous connaissions bien tant de député dont nous avions fait vivre les campagnes sur le territoire, était prise en étau entre nos liens souvent réels et amicaux, et l’injonction de suivre les arbitrages de l’Élysée à la lettre, dans un monde politico-médiatique avide de « couacs[3] » et à l’affût des dissidences. Et ce, avant même la multiplication des 49-3 sous la direction autoritaire d’un Manuel Valls en pleine dérive par rapport au programme électoral de 2012.

Que nous n’étions pas consultés, sauf, exceptionnellement, en fonction de l’agenda de l’exécutif – certainement pas du nôtre.

Qu’enfin les choses nous échappaient complètement, avec l’hystérie politique qui a suivi les attentats de 2015, la déchéance morale qu’a constitué la réforme constitutionnelle proposée dans l’urgence et sans concertation moins de 72 heures après le Bataclan, puis les réformes sociales menées à grands coups de menton par un Premier ministre au populisme de plus en plus xénophobe.

Macron aux commandes, vu de Belgique

Emmanuel Macron, lui, n’a pas ce passé militant. Tout au long de ce quinquennat, il a été en permanence proche des commandes. Au sein de l’Élysée comme secrétaire général adjoint, puis au Ministère de l’économie, de l’industrie et du numérique.

Du fait de son passage si rapide de l’ombre des cabinets à la lumière des premiers rôles, il a brillamment incarné, bien qu’il ne soit qu’un des ses nombreux acteurs, un phénomène étrange : la perte de contrôle du collectif-parti, auteur du programme électoral, sur la mise en œuvre des la politique de la France par les élus de ce même parti.

Pendant ces mêmes années, j’ai vécu une autre expérience : ma vie politique belge. En Belgique, les élus d’un parti sont encore couramment appelés les mandataires de ce parti. Malgré des frustrations, l’idée demeure que les représentants du peuple, désignés candidats par un parti, gardent une responsabilité envers leurs militants.

En Belgique, il y a des accords de coalition écrits entre les partis formant un exécutif, aussi bien au niveau fédéral qu’aux niveaux régional et communal. Un parti ne gouverne jamais seul, ne peut jamais mettre en œuvre tout son programme. En revanche, sa crédibilité dépend de l’application des points de programme qu’il a réussi, en fonction de son poids électoral, à introduire dans l’accord de coalition. Tout cela est écrit, publié sur les sites des institutions, et donc vérifiable.

En Belgique aussi, les élus travaillent en contact avec leur parti et avec la population. Il est plus facile pour moi aujourd’hui, en tant que responsable associatif, d’échanger avec des parlementaires de la droite belge qu’avec les élus de « ma » majorité socialiste sortante en France.

Une autre règle du jeu

Une nouvelle règle du jeu l’a donc emporté. Une autre éthique aussi, certainement. Une règle différente de celle qui inspire le jeu politique belge, une règle très différente surtout de celle dans laquelle s’inscrivait depuis le début mon militantisme au PS français. La règle qui ÉTAIT celle du militantisme dans les partis de la gauche française.

C’est, dans la trajectoire Macron, ce qui frappe douloureusement tous ceux qui sont issus de ce militantisme.

Certes, le régime se présidentialisait de plus en plus, et cela était inquiétant. Certes, nous composions avec des procédures nouvelles, comme les primaires ouvertes, qui soulevaient bien des questions. Pourquoi militer en permanence, si nous perdions notre rôle dans le choix de nos mandataires ? Pourquoi s’échiner à un laborieux travail sur les programmes, si l’arbitrage final se faisait sur le nom des candidats, en dehors des partis ? Pourquoi d’ailleurs un travail programmatique, si au final le choix d’une personne prenait le dessus ? Mais enfin, il s’agissait encore d’une procédure d’arbitrage collective, démocratique. Le militantisme pouvait survivre en adaptant son calendrier et ses cibles : la confiance des candidats potentiels, plus que l’appareil du parti, par exemple.

2017 a achevé de détruire cela.

Parce que les primaires ont eu lieu, et que leur résultat n’a pas été respecté.

Parce que le gagnant, lancé par le champion que nous avions propulsé il y a seulement cinq ans, vient d’un autre univers et ignore ostensiblement le nôtre.

Parce que beaucoup de nos élus, y compris parlementaires sortants, ont vu leur salut en lui, et l’ont rejoint en abandonnant leur base militante en plein combat électoral.

Parce que la séquence électorale a jusqu’ici récompensé ceux qui piétinaient notre règle du jeu.

Parce qu’à la veille des législatives, bien des professions de foi issues de nos anciens rangs se réclament de la future « majorité présidentielle ». Laquelle est donc en voie de se renforcer par des ralliements pré-électoraux gratuits, plutôt que par des accords de coalition programmatiques fondés sur un rapport de force post-électoral.

Atterrissage brutal sur un terrain inconnu

Il n’est pas surprenant que l’atterrissage soit brutal, et que nos repères soient perdus. Chacun doit faire des choix dans une situation nouvelle, peut-être même dans un nouveau monde.

Un nouveau monde qui commence – où dont nos prenons conscience – par l’intronisation d’un Président dont l’élection s’est faite sur notre négation.




[1] Des années plus tard, Gaspar Gantzer, après avoir géré la communication de François Hollande (je ne commente pas le brio de la performance), se voit proposer une circonscription par le nouveau Président – il a finalement décliné.
[2] Philip Cordery a soutenu Emmanuel Macron dès le premier tour de l’élection présidentielle de 2017.
[3] Thème récurrent des commentaires politiques sous le Gouvernement Ayrault.