Quelle Présidente pour la France en 2017 ? Partie 4 : Pas d’homme providentiel !

La pluralité « est la condition sine qua non de cet espace d'apparence qu'est le domaine public. C'est pourquoi, vouloir se débarrasser de cette pluralité équivaut toujours à vouloir supprimer le domaine public ». Cette citation vient d’Hannah Arendt. Elle vient surtout à propos pour aider à penser ce qu’est la politique, y compris la prise de décision politique.

Il faut voir plus loin que la lettre des principes constitutionnels pour clarifier ce dont nous avons besoin. Il faut se poser des questions sur la manière dont fonctionnent aujourd’hui le champ politique et les rapports entre les pouvoirs.

Est-il possible… ?

  • Est-il possible que, moins de 72 heures après les pires attentats ayant frappé la France en 2015, le Président de la République prenne la parole devant le Congrès, détaillant déjà un jeu complet de mesures, y compris des réformes constitutionnelles controversées ?
  • Est-il possible que ces mesures soient présentées comme une réponse complète à une situation à la fois si dramatique et si nouvelle ?
  • Est-il possible qu’il soit demandé à la Nation, à travers ses élus mais aussi par le biais incessant des sondages, de valider sans réserve les orientations annoncées dans un discours solennel, non précédé de débats ?
  • N’est-il pas tout simplement inouï que le temps de la réflexion, de la confrontation des analyses et des solutions, que le temps de la délibération enfin soient ainsi escamotés?


L’exemple rappelé ici n’est pas unique. Il est symptomatique d’une rhétorique devenue coutumière chez la majorité de notre classe politique, quelle que soit la gravité du sujet. 

Donnons-en trois exemples, issus des partis politiques réputés républicains.

1. Premièrement, la célèbre anaphore prononcée par François Hollande lors du débat télévisé du 2 mai 2012. Ce « Moi Président de la République, je… » répété onze fois. Certaines des promesses du futur Président sont, de notre point de vue, très constructives: ne pas être le chef de la majorité, ne pas traiter son premier ministre de collaborateur, faire respecter l’indépendance de la justice, ne pas nommer les directeurs des chaînes de télévision publique, introduire la représentation proportionnelle pour les élections législatives, décentraliser, considérer les partenaires sociaux. Tout cela va dans le bon sens, celui de la reconnaissance de la pluralité. Voici le point conclusif : « J’essaierai d’avoir de la hauteur de vue, pour fixer les grandes orientations, les grandes impulsions, mais en même temps je ne m’occuperai pas de tout […] ».

En vérité, il serait tentant de reprendre chacune de ces promesses pour les confronter aux actes qui ont suivi. Toutes n’ont sans doute pas été vaines. À chacun son appréciation, souvent influencée par le jugement porté sur le fond des décisions prises pendant le quinquennat qui s’achève.

Mais combien de fois n’a-t-on pas de fait arbitré à l’Elysée du fond des projets de loi ? Combien de fois ne s’y est-on pas occupé de stratégie partisane ? Comment prétendre, au moment où la primaire de la gauche est suspendue à la décision du Président de se représenter, qu’il ne se bat pas pour exister en tant que chef de la majorité ?

2. Deuxièmement, Nicolas Sarkozy. Livre après livre, campagne après campagne, ce dernier multiplie les promesses. Prenons seulement pour exemple le domaine de la sécurité et de la répression pénale. Des discours de candidature de 2006 aux annonces du Président en réaction à l’actualité, les lois se sont enchaînées, parfois trop vite pour être appliquées avant que l’annonce suivante arrive. Peines plancher (août 2007), ficher EDVIGE pour le fichage dès 13 ans de toute personne ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique (juin 2008), autorisation des contrôles d’identité sur les lignes ferroviaires à plus de 20 km des frontières (décembre 2008), information systématique des sections locales de police et de gendarmerie sur l’identité et de l’adresse des personnes condamnées à une peine d’emprisonnement de trois ans ou plus (mars 2010), création du délit de dissimulation du visage dans l’espace public (octobre 2010), durcissement des aménagements de peine, possibilité pour les mineurs récidivistes d’être envoyés devant le tribunal pour enfant sans passer par le bureau du juge pour enfant, salles d’audience dans les centres de rétention administrative, élargissement des compétences des policiers municipaux pour les fouilles et contrôles d’identité, déchéance de la nationalité des personnes naturalisées depuis moins de 10 ans ayant causé la mort d’un dépositaire de l’autorité publique (LOPPSI de mars 2011), sans compter bien des mesures censurées avant application par le Conseil constitutionnel, comme la double peine pour les délinquants étrangers.

Dans cet inventaire incomplet, tout dit l’action d’un Président continuant son œuvre de ministre de l’intérieur. Toutes ces décisions ont été arbitrées, souvent annoncées en direct depuis l’Elysée, en cherchant la polémique, en totale déconnexion avec toute évaluation de leurs effets concrets. Et quand Nicolas Sarkozy parle, il ne reconnaît pas la possibilité d’alternatives sérieuses. C’est lui et sa position, ou le chaos. L’argumentation n’est plus possible. Il ne reconnaît pas l’existence d’intérêts différents et légitimement divergents au sein de la société française. Ceux qui ne le suivent pas sont malintentionnés, ou dans l’erreur.

3. Troisième et dernier exemple : la rhétorique de François Bayrou. En 2007, alors qu’il espère atteindre le second tour de l’élection présidentielle, le candidat centriste cherchait légitimement à attirer des électeurs du centre-droit comme du centre-gauche. Voici un extrait de son discours de campagne du 16 avril 2007, à quelques jours du premier tour : « Je considère que […] notre candidature et le combat que nous menons […] conduisent à un projet de société nouveau qui devra être porté par une majorité nouvelle. Cette majorité nouvelle, pour moi, permet enfin à notre pays de dépasser le vieux clivage entre la droite et la gauche. Elle doit permettre à des femmes et des hommes compétents, venus de bords différents, enfin de travailler ensemble pour redresser et reconstruire notre pays. »

François Bayrou parle de dépasser les clivages, et, comme il n’a pas été élu, il est difficile de savoir exactement comment il l’aurait mis en pratique. Mais sur un point au moins, cette citation est inquiétante : si c’est seulement « la compétence » qui compte, si la fidélité à un héritage et à un programme ne compte pas, dans quelle démocratie sommes-nous ? Une fois de plus, il ne s’agit pas d’un modèle politique capable de formuler des décisions, des choix ou des compromis parmi une pluralité d’options. Il s’agit d’un modèle dans lequel, pour chaque problème, une seule bonne solution existe, identifiable principalement grâce à cette qualité qu’est la « compétence ».

Conclusion : la réalité plurielle du monde politique, ce ne peut pas être cela. Des intérêts divergents existent. L’arbitrage totalement favorable aux uns ne peut être totalement favorable aux autres. Les rôles du législateur et du gouvernement sont de faire des choix, de placer le curseur, sur la base des données disponibles et des convictions qui sont les leurs. Tenter d’obtenir des compromis profitables à la société, en conformité avec des valeurs. La compétence souhaitée par François Bayrou n’est pas inutile, mais elle ne suffit absolument pas. Il y a toujours une pluralité de solutions possibles.

Quelle Présidente nous faut-il ?

Une Présidente qui a réfléchi à ces questions, qui sait qu’elle n’a pas à fermer le débat en imposant les choix relevant du Gouvernement et du Parlement. Qui se souvient que son rôle d’arbitre s’applique au bon fonctionnement des pouvoirs constitutionnels, mais ne fait pas d’elle une décideuse unique et omnisciente.


La Présidente doit avoir une parole et un comportement qui tranchent avec la pratique des leaders contemporains. Qui garantissent et réhabilitent le pluralisme. Elle doit se refuser à la facilité rhétorique violente qu’est devenue la disqualification des concurrents et l’escamotage des divergences d’intérêt légitimes. Reconnaître leur existence est nécessaire à une prise de décision honnête et intelligible.