Pour de vraies régions : la démonstration par le "Nord" (ou Pays-Bas français)

On entend bien rarement parler du « Nord » comme d’un foyer de régionalisme. C’est ce qui insupporte son auteur, et c’est ce qui m’a attiré vers son livre. Comme voisin belge, et comme breton habitué à une certaine vitalité de cette tendance politique.

Jean-Yves Méreau est un vétéran de la Voix du Nord, le grand quotidien lillois, et il connaît son territoire. Je l’imagine bien, comme moi, subir, dès qu’il est reconnu comme français, les questions enthousiastes de ses interlocuteurs : « Vous êtes de Paris ? », « J’ai visité Paris, c’est magnifique ! ». Je l’imagine expliquer poliment qu’il n’est pas parisien. Mentionner le nom de Lille. Et voir l’ignorance et l’indifférence se peindre sur le visage de son interlocuteur. Je l’imagine enfin, entre agacement et fatalisme, pester intérieurement contre le centralisme français, le modèle et les représentations qu’il a imposés sur notre pays. Quel napolitain, milanais, barcelonais, sévillan, bavarois ou écossais pourrait vivre ce genre d’expérience peu flatteuse ?

Les Pays-Bas français. Pour tous ceux qui ne connaissent pas le Nord, et pour tous ceux qui n’en sont pas assez fiers, le livre liste abondamment ses richesses. Ses cultures et ses langues, le flamand et le picard. Sa métropole binationale. Son bassin minier densément peuplé. Son économie créative, en voie de re-diversification, naturellement multi-orientée vers l’Europe du nord-ouest autant que vers la France. Son histoire longue, avec l’industrialisation et l’accueil des vagues migratoires, l’intégration. Mais aussi, il y a à peine plus de 300 ans, son rattachement tardif à la France, après la Bretagne ou la Provence. Marqué par des guerres. Qui n’allait pas de soi. Qui a imposé une frontière comme on impose une amputation.

Le régionalisme pour tous. C’est de cette richesse, et du constat d’une identité et d’un dynamisme propres, que découle la nécessité d’un projet régionaliste. Régionaliste : indépendantiste ? Anti-français ? Rien ne pouvait me mettre plus me plaire sur ce thème que de lire en réponse une citation de Morvan Lebesque : « Séparatiste ? Autonomiste ? Régionaliste ? – Tout cela. Rien de cela. Au-delà. »[1] Chaque région a ses histoires et ses identités plurielles. Un destin aussi, si ses habitants venus de partout le choisissent ensemble, dans le respect de leurs complexités et sans subir de diktat centralisateur. Oublions le mirage selon lequel existerait une règle unique de développement économique, humain ou environnemental qui puisse s’appliquer uniformément du Pays Basque à l’Alsace.

Dépasser une « décentralisation » pensée par le centralisme. C'est-à-dire celle qui, malgré des étapes utiles depuis les années 1980, reste le modèle venu de Paris. Avec son statut identique pour toutes les régions, son absence de dévolution de pouvoir législatif. Ses blocages anachroniques contre les langues régionales. Ses élections régionales et locales parasitées par les enjeux partisans et de carrière, fâcheusement nationaux (Marine Le Pen n’est pas nommée, mais elle est bien sûr concernée, le problème étant qu’elle est loin d’être la seule). Que dire de plus ? Cela n’a pas échappé à Jean-Yves Méreau : le redécoupage régional décidé en 2013, avec ses frontières décidées par le seul pouvoir national, est une forme de cadeau aux régionalistes qu’il a déçu. Qui peut désormais croire que les régions françaises d’aujourd’hui sont un modèle durable, puisqu’elles peuvent dépendre du bon vouloir d’un Président qui n’a même pas annoncé cette réforme dans son programme électoral ?

Conclusion ? En tant que breton, j’ai envie d’être séduit. En tant que belge, c'est-à-dire voisin et citoyen d’un pays fédéral, je trouve que le raisonnement se tient.

Juste un détail, M. Méreau ! La Belgique n’a pas deux régions, mais trois. Bruxelles a grandi sur un substrat flamand, elle hérite du passé francophone de l’Etat belge, elle vit à plein le fédéralisme et elle incarne mieux que toute autre ville le métissage européen de notre temps. Elle a son identité propre et vit à fond son autonomie.





[1] Pour les curieux, une citation plus complète mise en musique par Tri Yann : https://www.youtube.com/watch?v=DsI9-jDLDsU