La gauche peut-elle comprendre le « jihadisme » ? S’équiper pour y répondre ?

Pour décortiquer nos perceptions et leurs failles, il faut de la clarté conceptuelle dans la description de l’actualité et dans le décodage de nos propres références historiques et idéologiques. Un silence religieux ne fera pas de miracle, mais il vient offrir une dose utile de ce précieux.

Cela a à voir avec la religion…

Jean Birnbaum conteste les discours, tenus notamment par les autorités des pays frappés par des attentats « jihadistes », selon lesquels « cela n’a rien à voir avec l’islam ». Cela a beaucoup à voir avec une forme d’islam, puisque les jihadistes ont la foi (une certaine forme de foi) au point de mourir pour elle, et qu’ils sont aussi des prosélytes. Difficile de leur retirer ça. Et… Raison de plus pour ne pas faire l’amalgame avec la masse des Musulmans.

Birnbaum énonce en effet de manière efficace un repère conceptuel dont l’application n’est d’ailleurs en rien limitée à l’islam : la guerre intestine entre exégètes et doctrinaires, « une bataille entre ceux qui lisent les textes pour les interpréter et ceux qui se les approprient pour dominer ». Et dans le cas particulier de l’islam, entre « un islam spirituel et un islam légalitaire » (expression empruntée à l’islamologue Christian Jambet).

Les jihadistes représentent une des variantes des légalitaires, pour qui la violence et la destruction de l’autre fait partie de la règle. En tant que légalitaires, ils prétendent agir au nom de l’islam, et s’adressent, par la contrainte comme par la séduction, à tous les croyants, avec des moyens de communication hypermodernes. Pour les contrer, il ne faut pas s’enfermer dans le déni.

La cécité des gauches

La guerre intestine entre exégètes et doctrinaires pourrait s’appliquer à bien des courants de pensée, y compris non-religieux. Par la construction de l’ouvrage, Birnbaum suggère presque explicitement le parallèle avec les gauches et ce qu’elles on retiré de l’héritage marxiste. L’idée dominante qui les imprègne est celle d’une religion simple fantasme, prospérant sur la misère et l’ignorance, appelée à disparaître au fur et à mesure des progrès sociaux.

C’est, pour Birnbaum, trahir la richesse de la pensée de Marx. S’il tenait le récit religieux pour fictionnel, il savait lui reconnaître sa dynamique propre et sa nécessité (non pas morale, mais mécanique) en l’absence d’espoirs d’une vie meilleure ici-bas. Ce qui signifie au moins deux choses dans la situation présente :
  • Premièrement, il faut accepter de s’intéresser à la dimension religieuse des événements pour les comprendre et réagir.
  • Deuxièmement, la gauche, en tant que camp de la transformation sociale, peut aussi se trouver en concurrence avec les discours religieux. Il est donc d’autant plus périlleux de s’en désintéresser. Suivant la logique de Marx, cette concurrence ne peut d’ailleurs que s’intensifier dans un moment où la gauche peine à offrir des perspectives de changement social enthousiasmantes.

Un chapitre passionnant à cet égard est la tentative de décryptage de « l’incident » survenu au NPA en 2010, lors de la tentative de présenter une candidate musulmane voilée aux élections régionales. Birnbaum dépasse la couverture médiatique de l’événement et s’intéresse, plus qu’au fameux voile, aux démarches et aux discours des protagonistes. Son point de vue est que si le parti d’Olivier Besancenot n’a pas réussi à sortir à son avantage d’une situation complexe, c’est qu’il s’est heurté à des problèmes politiques et intellectuels que d’autres familles politiques n’ont même pas osé aborder.

Il y a bien d’autres choses utiles à relever, notamment sur les chapitres consacrés à la perception de la guerre d’indépendance algérienne et du FLN au sein de la gauche anticolonialiste, et aux réactions suscitées par la couverture de la révolution iranienne par Michel Foucault. Une mention spéciale également à la comparaison point par point effectuée entre le pouvoir d’attraction et de recrutement respectif des organisations jihadistes et des volontaires républicains pendant la guerre civile espagnole. Elle illustre à la fois en quoi universalisme de gauche et foi messianique peuvent être tout à la fois concurrents et radicalement différents.

Et maintenant : on fait quoi ?