Bore-out : un livre qui aurait mérité plus de travail

Le petit livre de Christian Bourion, publié chez Albin Michel, se lit à toute vitesse. Il a un immense mérite, et d’importantes lacunes.

Côté positif, le Bore-out syndrom brise un tabou et importe en francophonie un concept utile pour saisir certaines réalités du monde du travail et de l’économie. L’ennui et le vide de sens au travail rendent fou, comme le dit le sous-titre. Dans une économie largement tertiaire, l’ennui au travail, ce n’est pas seulement l’accumulation de tâches répétitives et pénibles. Pour tous les emplois de bureau, cela peut aussi être le désœuvrement, dans des organisations qui tournent à vide.

Quand la production est à la fois immatérielle et hors contact avec la clientèle ou les usagers, quel manager peut s’assurer que ses subordonnés sont occupés à plein temps ? Est-ce même faisable ? L’encadrement le souhaiterait-il ? Souhaiterait-il, le cas échéant, assumer la responsabilité, soit d’inventer de nouveaux objectifs, soit de diminuer sa propre équipe ? Ou encore de radicalement changer l’organisation du travail pour permettre à chacun d’optimiser son temps, dès lors que les tâches contractuellement dues sont remplies ?

Alors la souffrance peut s’installer. En période de chômage élevé, on ne démissionne pas facilement. On continue à venir passer des heures stériles. C’est son propre temps de vie éveillée qu’on stérilise. Le livre multiplie les témoignages et décrit l’enchaînement de perte de moral, de dépression et parfois de mépris de soi qui s’installe. Dur, de ne pas pouvoir expliquer son métier. Insupportable, de se renvoyer à soi-même cette image de gâchis. De se déqualifier progressivement, quand la situation s’éternise.

Statistiques à l’appui, une large frange de la population au travail est touchée, à des degrés divers. Toutefois, les statistiques avancées par Christian Bourion (jusqu’à un tiers des travailleurs), issues d’enquêtes récentes dans plusieurs pays occidentaux, se rapportent en fait aux travailleurs qui s’ennuient ou font autre chose une partie de leur temps au travail. Et non pas à ceux qui ne font rien et qui subissent effectivement un bore-out, concept élaboré à partir de 2007, initialement par deux consultants d’affaires suisses, Philippe Rothlin et Peter Werder. Attention donc à la lecture des chiffres, même s'ils restent parlants.

Côté négatif, le livre de Christian Bourion comporte un ramassis de raccourcis infondés, teintés de doxa néo-libérale, faisant de l’Etat et de l’intervention publique les grands coupables. De la part d’un auteur se présentant comme docteur en sciences économiques, on aurait, justement, attendu plus de raisonnement macro-économique, et moins de café du commerce moralisateur et psychologisant. Voici en résumé quelques contradictions et insuffisances frappantes :

  • La France et son secteur public prétendument surdimensionné sont dans le collimateur. Pourtant, le livre collectionne les statistiques qui suggèrent que le pays est au même niveau – pour le bore-out – que bien d’autres Etats occidentaux où la dépense et le secteur publics prennent des proportions variables.
  • En France comme ailleurs, l’émergence du bore-out syndrom se fait dans un contexte où la productivité des travailleurs n’a jamais été aussi élevé. On aurait aimé sur ce point troublant avoir l’avis d’un vrai économiste. Et surtout pas d’une simple disqualification non-argumentée des lois Aubry et des RTT, désignées ici co-responsables de l’ennui au travail.
  • Au passage, l’économie française est décrétée bloquée (à cause, donc, du secteur public et des RTT). L’existence d’une divergence massive avec l’ensemble de ses voisins reste pourtant à établir.
  • Alors que tout le livre se fonde sur le constat que le bore-out est un problème qui s’installe, de manière structurelle, dans le monde du travail occidental, les seules solutions proposées par l’auteur relèvent pourtant de l’approche individuelle. « Passer soi-même de la souffrance au plaisir de travailler » en faisant un effort sur soi-même, y compris en faisant en sorte de « toujours aider son n+1 » (sic). Un chapitre précédent ayant décrit des cas dans lesquels le bore-out est délibérément installé et aggravé par le management pour se débarrasser d'employés sans les licencier, le lecteur reste perplexe.

Bref, on remerciera Christian Bourion pour son travail de défrichage, pas pour ses préjugés. Restera à conduire une analyse sérieuse du sens de cette prévalence de l’ennui au travail : 

Economiquement, donc, pour poser clairement la question de l’évolution d’économies toujours plus productives, qui maintiennent pour condition à l’obtention de revenus décents le travail à temps plein, alors même qu’elles n'en fournissent pas à tous. 

Politiquement, pour réaliser ce que ces faits signifient du point de vue de la répartition des richesses et du pouvoir : la répartition des emplois et des salaires serait-elle régie par un système de statuts et privilèges, fort déconnectés de leur utilité sociale réelle ? Au regard de l’histoire économique en général et des raisons d’être du socialisme en particulier, il serait surprenant… que cette question nous surprenne ! 

Envisager des solutions passe par un travail sur ces points. Sans éluder les idées hétérodoxes, comme la possibilité d’encourager la créativité et la production dans des contextes déconnectés de la course au profit.