"Impopularité" : un beau texte satirique sur le rejet de l'autre

Avertissement : ce texte est extrait d'une grande oeuvre de la littérature française. Je l'ai seulement un peu raccourci. J'ai aussi remplacé le prénom du héros par un prénom iranien, le nom de sa maison par le mot "la cité", et le mot "latin", qui apparaît deux fois, par le mot "arabe". On obtient ainsi une satire du racisme. La source réelle du texte se trouve à la fin de cette page.


Jamshid, nous l’avons dit, n’était pas aimé dans la paroisse.

Rien de plus naturel que cette antipathie. Les motifs abondaient. D’abord, on vient de l’expliquer, la cité qu’il habitait. Ensuite, son origine. […] Les gens des pays n’aiment pas qu’il y ait des énigmes sur les étrangers. […] Ensuite, de gros livres qu’il avait sur une planche, et où il lisait.

D’autres raisons encore.

D’où vient qu’il vivait solitaire ? La cité était une sorte de lazaret ; on tenait Jamshid en quarantaine ; c’est pourquoi il était tout simple qu’on s’étonnât de son isolement, et qu’on le rendît responsable de la solitude qu’on faisait autour de lui.

Il n’allait jamais à la chapelle. Il sortait souvent la nuit. Il parlait aux sorciers. Une fois on l’avait vu assis dans l’herbe d’un air étonné. […] Il achetait tous les oiseaux qu’on lui apportait et les mettait en liberté. Il était honnête aux personnes bourgeoises dans les rues de Saint-Sampson, mais faisait volontiers un détour pour n’y point passer. Il pêchait souvent, et revenait toujours avec du poisson. Il travaillait à son jardin le dimanche. Il avait un bag-pipe, acheté par lui à des soldats écossais de passage […], et dont il jouait dans les rochers au bord de la mer, à la nuit tombante. Il faisait des gestes comme un semeur. Que voulez-vous qu’un pays devienne avec un homme comme cela ?
[…]

Le révérend avait remarqué sur un de ces livres [un] titre véritablement bourru et menaçant […]. Disons-le pourtant, l’ouvrage étant […] écrit en arabe, il était douteux que Jamshid, qui ne savait pas l’arabe, lût ce livre.
Mais ce sont précisément les livres qu’un homme ne lit pas qui l’accusent le plus. L’inquisition d’Espagne a jugé ce point et l’a mis hors de doute.
[…].

On n’était pas sûr que Jamshid ne fît pas des charmes, des philtres et des « bouilleries ». Il avait des fioles.
Pourquoi allait-il se promener le soir, et quelquefois jusqu’à minuit, dans les falaises ? Evidemment pour causer avec les mauvaises gens qui sont la nuit au bord de la mer dans de la fumée.
[…]
À un recensement qui s’était fait dans l’île, interrogé sur sa profession, il avait répondu : – Pêcheur, quand il y a du poisson à prendre. – Mettez-vous à la place des gens, on n’aime pas ces réponses-là.
[…]

Jamshid, non sans de sérieux motifs, vivait en odeur de sorcellerie. Dans un orage, à minuit, Jamshid étant en mer seul dans une barque du côté de la Sommeilleuse, on l’entendit demander :
– Y a-t-il du rang pour passer ?
Une voix cria du haut des roches :
– Voire ! Hardi ! À qui parlait-il, si ce n’est à quelqu’un qui lui répondait ? Ceci nous semble une preuve.
[…]
Jamshid, selon toute apparence, faisait œuvre de nuit. Du moins, personne n’en doutait.
[…]

Des gens fort prud’hommes et des personnes absolument croyables affirmaient avoir vu, près de [trois] pierres, Jamshid causer avec un crapaud. […] La conversation était amicale.
Ces faits demeurèrent constatés ; et la preuve, c’est que les trois pierres sont encore là. Les gens qui douteraient peuvent les aller voir ; et même, à peu de distance, il y a une maison au coin de laquelle on lit cette enseigne : Marchand en bétail mort et vivant, vieux cordages, fer, os et chiques, est prompt dans son paiement et dans son attention.
Il faudrait être de mauvaise foi pour contester la présence de ces pierres et l’existence de cette maison. Tout cela nuisait à Jamshid.

Les ignorants seuls ignorent que le plus grand danger des mers de la Manche, c’est le Roi des Auxcriniers. Pas de personnage marin plus redoutable. Qui l’a vu fait naufrage entre une Saint-Michel et l’autre. Il est petit, étant nain, et il est sourd, étant roi. Il sait les noms de tous ceux qui sont morts dans la mer et l’endroit où ils sont. Il connaît à fond le cimetière Océan. Une tête massive en bas et étroite en haut, un corps trapu, un ventre visqueux et difforme, des nodosités sur le crâne, de courtes jambes, de longs bras, pour pieds des nageoires, pour mains des griffes, un large visage vert, tel est ce roi. Ses griffes sont palmées et ses nageoires sont onglées. Qu’on imagine un poisson qui est un spectre, et qui a une figure d’homme. Pour en finir avec lui, il faudrait l’exorciser, ou le pêcher. En attendant, il est sinistre. Rien n’est moins rassurant que de l’apercevoir. On entrevoit, au-dessus des lames et des houles, derrière les épaisseurs de la brume, un linéament qui est un être ; un front bas, un nez camard, des oreilles plates, une bouche démesurée où il manque des dents, un rictus glauque, des sourcils en chevrons, et de gros yeux gais. Il est rouge quand l’éclair est livide, et blafard quand l’éclair est pourpre. Il a une barbe ruisselante et rigide qui s’étale, coupée carrément, sur une membrane en forme de pèlerine, laquelle est ornée de quatorze coquilles, sept par devant et sept par derrière. Ces coquilles sont extraordinaires pour ceux qui se connaissent en coquilles. Le Roi des Auxcriniers n’est visible que dans la mer violente. Il est le baladin lugubre de la tempête. On voit sa forme s’ébaucher dans le brouillard, dans la rafale, dans la pluie. Son nombril est hideux. Une carapace de squames lui cache les côtes, comme ferait un gilet. Il se dresse debout au haut de ces vagues roulées qui jaillissent sous la pression des souffles et se tordent comme les copeaux sortant du rabot du menuisier. Il se tient tout entier hors de l’écume, et, s’il y a à l’horizon des navires en détresse, blême dans l’ombre, la face éclairée de la lueur d’un vague sourire, l’air fou et terrible, il danse. C’est là une vilaine rencontre. À l’époque où Jamshid était une des préoccupations de Saint-Sampson, les dernières personnes qui avaient vu le Roi des Auxcriniers déclaraient qu’il n’avait plus à sa pèlerine que treize coquilles. Treize ; il n’en était que plus dangereux. Mais qu’était devenue la quatorzième ? L’avait-il donnée à quelqu’un ? Et à qui l’avait-il donnée ? Nul ne pouvait le dire, et l’on se bornait à conjecturer. Ce qui est certain, c’est que M. Lupin-Mabier, du lieu les Godaines, homme ayant de la surface, propriétaire taxé à quatre-vingts quartiers, était prêt à jurer sous serment qu’il avait vu une fois dans les mains de Jamshid une coquille très singulière.
[…]

Jamshid s’arrêtait au bord des champs près des laboureurs et au bord des jardins près des jardiniers, et il lui arrivait de leur dire des paroles mystérieuses :
[…]
– La grenouille se montre, semez les melons.
– L’hépatique fleurit, semez l’orge.
– Le tilleul fleurit, fauchez les prés.
– L’ypréau fleurit, ouvrez les bâches.
– Le tabac fleurit, fermez les serres.
Et, chose terrible, si l’on suivait ses conseils, on s’en trouvait bien.

Une nuit de juin qu’il joua du bag-pipe dans la dune, du côté de la Demie de Fontenelle, la pêche aux maquereaux manqua.
Un soir, à la marée basse, sur la grève en face de sa cité, une charrette chargée de varech versa. Il eut probablement peur d’être traduit en justice, car il se donna beaucoup de peine pour aider à relever la charrette, et il la rechargea lui-même.

Une petite fille du voisinage ayant des poux, il était allé à Saint-Pierre-Port, était revenu avec un onguent, et en avait frotté l’enfant ; et Jamshid lui avait ôté ses poux, ce qui prouve que Jamshid les lui avait donnés.
Tout le monde sait qu’il y a un charme pour donner des poux aux personnes.

Jamshid passait pour regarder les puits, ce qui est dangereux quand le regard est mauvais ; et le fait est qu’un jour, aux Arculons, près SaintPierre-Port, l’eau d’un puits devint malsaine. La bonne femme à qui était le puits dit à Jamshid : Voyez donc cette eau. Et elle lui en montra un plein verre. Jamshid avoua. L’eau est épaisse, dit-il ; c’est vrai. La bonne femme, qui se méfiait, lui dit : Guérissez-moi-la donc. Jamshid lui fit des questions : – Si elle avait une étable ? – si l’étable avait un égout ? – si le ruisseau de l’égout ne passait pas tout près du puits ? – La bonne femme répondit oui. Jamshid entra dans l’étable, travailla à l’égout, détourna le ruisseau, et l’eau du puits redevint bonne. On pensa dans le pays ce qu’on voulut. Un puits n’est pas mauvais, et ensuite bon, sans motif ; on ne trouva point la maladie de ce puits naturelle, et il est difficile de ne pas croire en effet que Jamshid avait jeté un sort à cette eau.

[…]
Dans les villages, on recueille des indices sur un homme ; on rapproche ces indices ; le total fait une réputation.
[…]

Aux environs d’une Saint-Michel, on le vit s’arrêter dans un pré des courtils des Huriaux, bordant la grande route des Videclins. Il siffla dans le pré, et un moment après il y vint un corbeau, et un moment après il y vint une pie. Le fait fut attesté par un homme notable […].
 Au Hamel, dans la vingtaine de l’Épine, il y avait des vieilles femmes qui disaient être sûres d’avoir entendu un matin, à la piperette du jour, des hirondelles appeler Jamshid.
Ajoutez qu’il n’était pas bon.

Un jour, un pauvre homme battait un âne. L’âne n’avançait pas. Le pauvre homme lui donna quelques coups de sabot dans le ventre, et l’âne tomba. Jamshid accourut pour relever l’âne, l’âne était mort. Jamshid souffleta le pauvre homme.

Un autre jour, voyant un garçon descendre d’un arbre avec une couvée de petits épluque-pommiers nouveau-nés, presque sans plumes et tout nus, Jamshid prit cette couvée à ce garçon, et poussa la méchanceté jusqu’à la reporter dans l’arbre.
Des passants lui en firent des reproches, il se borna à montrer le père et la mère épluque-pommiers qui criaient au-dessus de l’arbre et qui revenaient à leur couvée. Il avait un faible pour les oiseaux. C’est un signe auquel on reconnaît généralement les magiciens.
Les enfants ont pour joie de dénicher les nids de goélands et de mauves dans les falaises. Ils en rapportent des quantités d’œufs bleus, jaunes et verts avec lesquels on fait des rosaces sur les devantures des cheminées. Comme les falaises sont à pic, quelquefois le pied leur glisse, ils tombent, et se tuent. Rien n’est joli comme les paravents décorés d’œufs d’oiseaux de mer. Jamshid ne savait qu’inventer pour faire le mal. Il grimpait, au péril de sa propre vie, dans les escarpements des roches marines, et y accrochait des bottes de foin avec de vieux chapeaux et toutes sortes d’épouvantails, afin d’empêcher les oiseaux d’y nicher, et, par conséquent, les enfants d’y aller.

C’est pourquoi Jamshid était à peu près haï dans le pays. On le serait à moins.

[…]
Quelques personnes hardies se risquaient […] à constater en Jamshid certaines circonstances atténuantes, quelques apparences de qualités, sa sobriété, son abstinence de gin et de tabac, et l’on en venait parfois jusqu’à faire de lui ce bel éloge : Il ne boit, ne fume, ne chique, ni ne snuffe.
Mais être sobre, ce n’est une qualité que lorsqu’on en a d’autres.

L’aversion publique était sur Jamshid.

Le texte original est de Victor Hugo, qui décrit la perception qu'ont les habitants de Guernesey de Gilliatt, héros du roman Les travailleurs de la mer.