Trouver un sens à l’histoire ? Le Panthéon et Brossolette, de Gaulle Anthonioz, Tillion, Zay

Voici un blog qui commence par une question. Je suis les panthéonisations de très loin. Le fait de donner à un Président, fût-il de mon camp, la responsabilité de choisir des symboles de l’histoire, ne me plaît pas. Le parallèle avec le processus catholique de béatification et canonisation est trop évident. Les considérations éminemment politiques qui président aux choix, miracles exceptés, se ressemblent, dès lors que c’est le détenteur d’un pouvoir temporel qui les effectue.

Laissons pourtant de côté un instant la critique des institutions de la Vème République. Les éditions Textuel on fait paraître en mai dernier un petit recueil, introduit par Mona Ozouf, fait de contributions d’Olivier Loubes (Jean Zay), de Frédérique Neau-Dufour (Geneviève de Gaulle Anthonioz), de Guillaume Piketty (Pierre Brossolette) et de Tzvetan Todorov (Germaine Tillion). L’essentiel sur le sujet, à lire en deux heures. À recommander comme outil pédagogique, ou comme lecture personnelle.

Comment donner chair aux valeurs abstraites dont se réclame la République, Liberté, Egalité, Fraternité et Laïcité ? Mona Ozouf replace les choix du Président Hollande dans cette problématique qui lui est chère. Elle précise : compter sur le rappel de nos institutions et sur le commentaire moral, « ce serait ajouter des abstractions à des  abstractions » et à « un prêche civique inécoutable. » Il faut recourir à des exemples concrets.

Pour répondre à ma question-titre, elle cite aussi utilement Jean Zay : « nous ne croyons plus aujourd’hui que l’histoire nous fournisse des leçons au sens où on l’entendit autrefois, c’est-à-dire des méthodes de prévision et des solutions toutes faites pour les problèmes du temps présent. […] Nous avons le droit pourtant, lorsque nous enseignons des jeunes gens, de fixer leur attention sur ce qu’elle nous offre de tonique ». Principe qu’on peut étendre aux moins jeunes !

Quatre personnalités au dessus des partis (y compris le leur), réunies par la laïcité. Un socialiste, une gaulliste, une jamais-encartée, un radical. Un anticlérical, une catholique, une personne ayant perdu la foi, un libre-penseur d’origine juive et protestante. Important élément de décor républicain, condition nécessaire pour que leurs histoires se déroulent et deviennent ces destins exemplaires.

Tous se sont engagés, ont fait des choix comme ils l’ont cru juste. Dans la Résistance d’abord, après-guerre aussi pour Geneviève de Gaulle et Germaine Tillion, survivantes. Tous les quatre, dans des périodes caractérisées par la force des clivages idéologiques, ont vécu comme une nécessité le fait de les dépasser au nom d’une idée plus universelle de l’humain. Une vie pour les droits de l’homme, comme l’indique le titre choisi pour l’évocation de Geneviève de Gaulle.

Une leçon sans doute pour notre vie politique, où on peine à trouver de grandes alternatives, mais où pourtant la violence des invectives persiste, mise au service de postures politiciennes et claniques. Trois anecdotes pour illustrer la différence entre le triste quotidien des marigots politiciens et communicants, et les valeurs qui ont donné sens aux vies des quatre panthéonisés :

  • A la fin de sa vie, Geneviève de Gaulle, avec ATD Quart Monde, a contribué à inspirer une loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions. Au Parlement, elle observe les députés soutenir les leurs quoi qu’ils fassent, décrier leurs opposants quoi qu’ils proposent. La dissolution de 1997 intervenant en cours de processus, Geneviève de Gaulle dut entendre en amont les moqueries de certains socialistes. Puis, en aval, subir le revirement du RPR, désormais incapable de voter le texte.
  • En novembre 1942, Pierre Brossolette adresse à Charles de Gaulle, qu’il soutient sans faille en public, une lettre pour dénoncer en termes clairs les phénomènes de cour qui déjà menacent : « Il y a des sujets sur lesquels vous ne tolérez aucune contradiction, aucun débat même. Ce sont d’ailleurs, d’une façon générale, ceux sur lesquels votre position est le plus exclusivement affective, c'est-à-dire ceux précisément à propos desquels elle aurait le plus grand intérêt à s’éprouver elle-même aux réactions d’autrui. […] Dans ce quelque chose d’impérieux […] il y a probablement de la grandeur. Mais il s’y trouve, soyez-en sûr, plus de péril encore. Le premier effet en est que, dans votre entourage, les moins bons n’abondent que dans votre sens ; que les pires se font une politique de vous flagorner ; et que les meilleurs cessent de se prêter volontiers à votre entretien. » Qui pour parler ainsi à nos Hollande ou Sarkozy ?
  • Germaine Tillion, dans ses ultimes écrits : « Je ne peux pas ne pas penser que les Patries, les Partis, les causes sacrées ne sont pas éternels. Ce qui est éternel (ou presque), c’est la pauvre chair souffrante de l’humanité. » Qui pour garder cela à l’esprit quand un Valls glose sur la possible mort de la gauche, et plus généralement qu’une telle proportion du temps médiatique est délibérément consacrée à des joutes privées de sens ?

Que faire de ces beaux exemples, à notre époque troublée ? Se rappeler qu’eux aussi ont vécu, en pire, des moments où les repères s’estompent, où le déroulement de l’histoire s’accomplit dans des directions qu’ils n’ont pas souhaitées, qui les choquent profondément. Brossolette, encore : « Exalter la personne humaine, lui rendre sa valeur et son sens, rendre à chacun l’idée de sa grandeur, la notion de sa capacité de sentir et de souffrir, réhabiliter le cœur […]. S’exposer à moins de déceptions en cessant de voir dans l’économie collective et dans la paix organisée des buts logiques et absolus dont l’échec désespère. Voir seulement en elles les conditions les plus favorables, mais les plus difficilement accessibles, de la vie individuelle, de la défense de l’individu. Maintenir, même sous des régimes hostiles et même au milieu des désastres, cette primauté de la vie spirituelle […] C’est le contraire du fascisme. C’est le contraire aussi du libéralisme bourgeois […]. »


Dernière remarque sur la parité, qui faisait partie des objectifs (justes) du Président Hollande dans la préparation de ce choix. Elle est donc respectée. À la lecture de ces très brèves biographies, on se demande bien pour quelle raison une telle prouesse peut sembler difficile à accomplir, si ce n’est par faute d’un champ de vision rétréci des décideurs, qui distinguent d’abord ou seulement ceux qui leur ressemblent. Il faut lire les lignes où Tzvetan Todorov rappelle ce qu’il y a d’absolument d’unique, chez Germaine Tillion, dans l’accomplissement d’une œuvre où le développement du savoir scientifique et l’action militante et politique se génèrent, se complètent et se renforcent mutuellement.