Il est urgent de comprendre : voici une modélisation convaincante du vote FN !

C’est la question à laquelle Hervé Le Bras, démographe et expert de la carte électorale française, essaie de répondre. L’ouvrage est riche de cartes et d’observations. Il revient sur les expériences électorales du populisme et des droites extrêmes françaises depuis la fin du XIXème siècle jusqu’au lepénisme, en passant par des épiphénomènes localisés (CPNT, De Villiers). C’est dense, mais ça se lit vite. Pour ma part, je retiens trois points.

1. La mise en évidence d’une accumulation de trois strates successives depuis l’émergence du FN en 1984. Le succès actuel du parti tient dans sa capacité récente à agréger de nouveaux électeurs à son socle historique, sans s’aliéner celui-ci.

  • Schématiquement, les cartes attestent certaines correspondances avec une partie des expériences extrémistes antérieures (Tixier-Vignancourt).
  • Elles montrent aussi – c’est une constante confirmée et renforcée depuis 30 ans – une correspondance anthropologique avec les zones de champs ouverts et d’habitat groupé, par opposition au bocage. Historiquement, les premières se caractérisent par une coexistence des habitants dans le village, avec des règles nécessaires pour éviter de se marcher sur les pieds et assurer le bon voisinage. Les secondes, avec un habitat plus isolé, sont au contraire des régions où la vie sociale implique d’aller vers l’autre, par exemple en se rendant au bourg. La superposition de cette carte anthropologique et de la carte électorale pourrait s’expliquer en tenant compte de mutations profondes : la remise en question des activités économiques traditionnelles, la perte de sens des règles sociales des anciens villages, et l’imposition sur ce substrat historique d’une société marquée par la distance entre le domicile et le lieu de travail, le temps passé dans les transports et la déconnexion de chaque ménage de son environnement social immédiat. Le voisin, autrefois connu et « géré » par l’application de règles communes, devient un inconnu. Cette incertitude, anxiogène, est propice à la projection de fantasmes encouragés par les populistes.
  • La troisième couche renforce la précédente en évitant le cœur des villes. C’est la carte d’un FN se renforçant considérablement aux « marges » des agglomérations dynamiques, mais toujours plus faible en leur cœur. Cela ne correspond pas à la précarité dans l’emploi ou le logement, mais bien plutôt à la peur du déclassement.


2. Le rôle de la xénophobie dans le discours frontiste et le point de bascule à partir de 2007. Un raisonnement éclairant et convaincant. La xénophobie n’est pas le ressort fondamental du vote frontiste, ni la raison de son expansion. Mais il s’agit d’un marqueur identitaire puissant, avec l’insécurité. Et donc d’un vecteur de mobilisation.

  • Depuis le début, ces deux points sont des arguments fertiles pour capitaliser sur les angoisses de la société et leur substrat historique. Peu importe que l’électorat-cible soit réellement en contact avec des migrants, ou réellement victime de la délinquance. On l’a constaté depuis longtemps en s’étonnant des scores obtenus dans un monde rural ou péri-urbain objectivement tranquille, plus importants que dans les quartiers urbains ethniquement composites. « Le FN n’en a pas besoin. Sa représentation du monde colle à celle de ses électeurs indépendamment de leur situation concrète. Ce qu’il affirme est en phase non avec ce qu’ils vivent mais avec ce qu’ils pensent du monde qui les entoure à mi-distance, celui de leur département ou de leur région [y compris ce qu’ils perçoivent de la mixité dans les agglomérations voisines, donc]. »
  • Un point de bascule a été franchi ces dernières années. Je cite : « [En 2007] Sarkozy avait axé sa reconquête de la marge extrême de la droite en lui disputant les deux thèmes de l’insécurité et de l’immigration. Mais ni l’un ni l’autre n’étaient la cause première du vote FN […]. Sarkozy ne pouvait donc pas atteindre l’angoisse diffuse de[s] populations. Les mesures symboliques qu’il prit (politique du chiffre, création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale) ne pouvaient rivaliser avec les demandes brutales du FN, mais en prenant leur direction, il les légitimait. […] L’insistance brouillonne et vibrionnante de Sarkozy sur l’immigration a procuré une sorte de respectabilité nationale à ce thème. […] C’est Sarkozy que Marine Le Pen pourrait remercier pour ce changement du régime des vents. » Notons au passage que Sarkozy, pour être le principal responsable de ce changement, n’en est pas pour autant le seul. Les discours sur le thème « le FN pose de bonnes questions, même si ses réponses sont mauvaises » y contribuent également, certes moins puissamment.
  • Résultat : le migrant et l’étranger sont devenus « un fantasme désincarné auquel on attribue des pouvoirs malfaisants », d’autant plus d’ailleurs qu’on ne vit pas à ses côtés.
  • Le talent de Marine Le Pen a été, sans jamais renoncer à ces thèmes, d’apporter des additions à son discours pour se faire un porte-drapeau des gens modestes, menacés par la réduction de l’Etat-providence, menacés de déclassement. En un mot, de comprendre où réside le cœur des angoisses sociales, et de l’exprimer.


3. La consolidation du vote FN expliquée par le paradigme du pari. Cette modélisation part d’un constat évident : après plus de trois décennies de présence et plusieurs crises du parti, le vote FN demeure, et a recommencé à croître. Il ne s’agit pas que d’une protestation. Le raisonnement d’Hervé Le Bras, appuyé sur les démonstrations précédentes, s’éloignent de son cœur de métier. Prenons ce paradigme comme une hypothèse.

  • D’une part, Le Bras rappelle la liste des angoisses empilées depuis maintenant plus d’une génération : chômage élevé, malaise identitaire face à la mondialisation, blocage de la mobilité sociale, auquel il faudrait rajouter, plus récemment, la menace très concrète d’un appauvrissement et d’un recul des services de base, y compris pour de vastes segments de la population professionnellement actifs et socialement intégrés.
  • D’autre part, il résume plusieurs modèles explicatifs de la rationalité des paris, pouvant rendre compte de la propension à faire des choix risqués, malgré l’incertitude régnant quant au « retour sur investissement ». Voici en résumé l’hypothèse qui en résulte : 

a)   Une grande partie de la population fait aujourd’hui le constat qu’elle n’a plus rien à espérer du système politique et institutionnel. L’ascension économique et sociale est devenue des plus improbables, et les régressions deviennent de plus en plus vraisemblables. C’est en soi un problème pour tout système démocratique.
b)   Le vote FN se pose comme une remise en question du système en question. Les électeurs sont conscients que son arrivée au pouvoir reste improbable. Beaucoup savent également que même si le FN accède au pouvoir, les changements qui en résulteront seront imprévisibles, sans garantie d’effets positifs pour eux.
c)  Pour autant, dès lors que la préservation du système actuel ne présente plus aucun intérêt, la « mise » initiale est nulle. Puisqu’ils estiment n’avoir plus rien à perdre, des millions d’électeurs peuvent rationnellement prendre le risque du FN, même sans être initialement racistes ou xénophobes, et d’autant plus que d’autres partis dérapent également sur ces questions.

Je conclus cette note en militant socialiste inquiet. Les constats et le modèle proposés par Hervé Le Bras sont profondément utiles. Ils nous disent qu’il est urgent, pour les forces démocratiques, de retrouver leur rôle historique. Le rôle historique propre aux forces de la gauche (partis, syndicats, associations) est de rendre possible le progrès dans la redistribution des pouvoirs et des richesses. De rendre possible une vraie démocratie qui abat des privilèges et les remplace par des droits universels, dans la sphère économique comme sociale.

Une force de gauche qui oublie cela est vouée à s’effacer, laissant le champ libre à d’autres, y compris aux pires. Il est tragique qu’un gouvernement de gauche remette symboliquement en cause ce que lui-même a présenté, des décennies durant, comme symbole du progrès social. Par exemple, l’application des mesures, critiquables, d’une loi Macron, a une portée concrète limitée. En revanche, la communication hyper-médiatique qui les accompagne est hautement préoccupante : d’un côté, elle remet audacieusement en question plusieurs repères de la gauche politique, reléguant au second plan certaines avancées sociales du quinquennat Hollande. De l’autre, elle n’explique pas de façon crédible en quoi la compilation très hétéroclite des mesures proposées ferait partie d’un plan cohérent pour mieux répartir pouvoir et richesses.

L’impact dans l’opinion ? Travailler certains dimanches pour augmenter l’activité économique et gagner un peu plus, avoir des cars à bas coût pour voyager, ce n’est pas en soi dramatique. D’où un attentisme prudent, voire de l’intérêt, plus qu’une opposition massive. Dans le même temps, ces mesures confirment des évolutions préexistantes renforçant des structures sociales inégalitaires. Les travailleurs du dimanche n’encaisseront au mieux qu’une petite part des bénéfices. Les TGV resteront réservés à d’autres.

Le PS français ne peut donc tirer aucun bénéfice politique ou électoral sérieux de ce type de séquences. Celles-ci tendent simplement à le positionner, parmi les forces qui acceptent le système actuel, comme celle qui garantit un (relatif) libéralisme moral et sociétal. Une telle stratégie laisse un boulevard à ceux qui prétendent vouloir amender l’ordre économique des choses et l’équilibre des pouvoirs.