Le Minotaure Planétaire de Yanis Varoufakis. Son agonie. Le destin des Thésée, Dédale, Égée et Ariane de l’économie contemporaine.

Note : édition française (2014) d’un ouvrage initialement publié en 2011


Toute personne intéressée par l’économie connaît le poncif selon lequel cette discipline regorge de brillants cerveaux toujours capables d’expliquer les raisons pour lesquelles leurs prédictions les plus catégoriques ne se sont jamais réalisées. Un principe, inséré dans l’édition augmentée du Global Minotaur trois ans après sa parution initiale, donne donc fortement envie de le lire :

« Pour mériter d’être prise en considération, une théorie se proposant d’expliquer pourquoi la mécanique de l’économie mondiale s’est enrayée doit non seulement démontrer la logique des événements passés mais doit également décrire quels développements futurs, s’ils venaient à survenir, seraient susceptibles de remettre en cause sa validité. »

Cette phrase sert d’introduction à un nouveau chapitre, dans lequel Varoufakis s’attache à démontrer dans quelle mesure son modèle a résisté à l’épreuve des faits.

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Le lecteur comprendra aisément pourquoi Varoufakis s’est trouvé à l’étroit au sein de l’Eurogroupe. Personnalité académique et médiatique travaillant sur plusieurs continents, jonglant passionnément avec des données historiques et théoriques, il s’est retrouvé projeté dans une instance statuant sur la base de règles préétablies, dans laquelle la formation économique n’est pas un critère d’entrée. Il a clairement exprimé, dans les jours suivant sa démission, la frustration ressentie face au manque d’envergure intellectuelle de ses collègues.

Il y a en effet une cohérence profonde entre le travail de l’économiste et les positions de négociation qui furent celles du ministre. Certes, son mandat n’était « que » de sauver la petite Grèce de l’asphyxie austéritaire totale. Mais il s’agissait pour lui de le faire en harmonie avec une vision globale des événements, dont la clef de voûte est la question du recyclage des excédents économiques à l’échelle mondiale, et non la diabolisation des règles européennes.

Plusieurs tragédies gigognes s’emboîtent :

  • Au niveau mondial, c’est la fin du fameux Minotaure, le gigantesque système d’aspiration des capitaux mondiaux par Wall Street, qui ne serait que le pendant des colossaux déficits jumeaux (budgétaire et commercial) accumulés par les Etats-Unis après la fin du système de Bretton Woods. Un modèle d’hégémonie par le déficit, autorisé par le statut du dollar comme monnaie d’échange. Un système abattu ou du moins redimensionné par 2008, aujourd’hui insuffisant à assurer la stabilité des circuits économiques. Mais un système dont survivent plusieurs attributs, à commencer par la financiarisation de l’économie et le pouvoir d’un système bancaire qui s’emploie par le chantage à capter à son profit les ressources publiques. Ainsi que la compression salariale, compensée par un recours déraisonnable au crédit. Les passages sur les arbitrages des gouvernements américains successifs sont édifiants.
  • Au niveau européen, c’est le verrouillage de l’Union par des règles monétaires et budgétaires conçues à l’âge d’or du Minotaure. L’incapacité de la classe politique à tirer les conséquences de leur inadéquation. Sa pusillanimité face au coût politique de court terme d’un éventuel changement de paradigme : va-t-on perdre les élections nationales si on donne une impression de laxisme face aux nations déficitaires ? Et bien sûr, ici aussi, la lâcheté face au système financier.
  • Au niveau des nations déficitaires, c’est la nasse dans lesquelles elles se retrouvent, qu’elles aient été grevées par une mauvaise gestion des comptes publics (Grèce, Italie), ou que leurs budgets publics se soient trouvés dans des positions équivalentes (Portugal) ou meilleures (Espagne, Irlande) que l’Allemagne à la veille de 2008. Désindustrialisées de manière accélérées sous la pression d’excédents allemands que le Minotaure n’absorbe plus. Privées de tout ajustement par la dévaluation. Sommées d’accentuer la dépression par les restrictions budgétaires. Et on leur refuse toute possibilité de faillite pour pouvoir repartir de zéro. Si rien ne change, elles sont condamnées.


Le futur ? Varoufakis rappelle l’évidence : l’ordre économique ne résulte jamais d’une auto-organisation spontanée du marché capitaliste. Comme à Bretton Woods en 1944 ou lors de la mise en place du Minotaure en 1971, il faudrait un architecte. Qui peut être cet architecte ? Il ne se prononce pas. Rien ne peut se faire sans une impulsion américaine forte. Mais elle n’est pas au rendez-vous, et d’ailleurs nous ne sommes plus aux temps où les Etats-Unis avaient la masse critique pour décider seuls. L’incertitude perdure.

Le futur en Europe ? La préface de l’édition française s’ouvre sur une prédiction apocryphe de François Mitterrand :

« L’union monétaire a besoin de ces instruments [euro-obligations]. Helmut et moi […] avons le pouvoir de forger une monnaie commune. Mais nous n’avons pas le pouvoir de forger une dette commune. […] Cependant […] lorsque, dans 10 ou 15 ans, une grande crise financière viendra à frapper l’Europe, nos successeurs devront faire le choix suivant : soit mettre en œuvre [les euro-obligations], soit laisser l’union monétaire européenne s’effondrer. »

Nous y sommes. Alors qu’on parle tant de Grexit, la vérité de Varoufakis est autre. C’est l’Allemagne et quelques autres pays excédentaires qui veulent se réserver la possibilité, en refusant la mise en commun de la dette, de quitter seuls le bateau européen, le jour où ils y verront leur avantage. À ce stade du raisonnement, l’auteur s’essaie à la psychologie-fiction, imaginant une Angela Merkel placée devant une télécommande fictive. Un bouton rouge (« Si vous le pressez, Madame la Chancelière, la crise de l’euro prend fin immédiatement »). Et un bouton jaune (« Si vous pressez celui-ci, Madame la Chancelière, la situation dans laquelle la zone euro se trouve actuellement plongée va durer encore une dizaine d’années »).


D’après Varoufakis, économiste écrivant en 2013, seules des conjectures peuvent permettre d’imaginer l’arbitrage de la Chancelière. Varoufakis, ex-ministre à l’été 2015, a eu l’occasion de poursuivre une triste démonstration.