"Chez Moi" : pourquoi j'ai choisi de prendre la nationalité belge

19 septembre 2015
Maison Arc-en-Ciel, salle Lollepot
Pot en l’honneur de mon accession à la citoyenneté belge


Mes amis, merci de votre présence. Je voulais vous dire quelques mots au sujet de mon choix de devenir belge.

Je suis arrivé à Bruxelles il y a un peu plus de six ans. Je connaissais déjà cette ville, grâce à Marco, plus un frère qu’un ami, que beaucoup de vous connaissent. Déjà, je savais que cette ville  me plaisait. Pourtant, je suis venu ici avant tout pour le travail et pour l’Union européenne. Or ce que j’ai découvert ici, en bonus, c’est une ville belge. Plus encore, une ville bruxelloise. Une ville qui est devenue la mienne.

Beaucoup de français, d’ici ou de France, me demandent pourquoi j’ai pris cette nationalité : qu’est-ce que ça change ? Pourquoi le faire ?

Il y a une première raison : quand on a accès à un droit, on doit l’utiliser. C’est vrai que la différence n’est pas très grande avec les droits qui sont déjà offerts aux citoyens européens. Mais je gagne la pleine citoyenneté, le droit de voter aux élections fédérales et régionales du pays où je réside et dont je me sens faire partie.

On doit utiliser les droits qui nous sont ouverts, sans ça ils peuvent se perdre. On doit les utiliser, pour qu’ils soient ouverts à plus encore. N’oublions pas que cette démarche est pour moi facile en partie PARCE QUE la citoyenneté européenne m’a donné facilement accès à l’emploi ici, condition pour ensuite être naturalisé.

Tout cela a un sens profond pour moi. Cela fait d’ailleurs écho à une histoire familiale : certains de mes arrière-grands-parents maternels ont été naturalisés français en 1889, la République leur offrant l’accès à la citoyenneté et à l’école gratuite, instruments de leur émancipation. Un cadeau précieux et utile, et dans le même temps un privilège. Mes amis Algériens présents ce soir le savent. Cette loi reconnaissait certains, tout en continuant à exclure la majorité sur la rive sud de la Méditerranée. On connaît la suite. Pensons donc aux combats qui viennent !

Et puis il y a une seconde raison. Je voudrais vous parler de « chez moi ». Je suis quelqu’un de facilement nostalgique. Le soir, en me couchant, je pense souvent à mes « chez moi ». Oui, c’est un pluriel.

« Chez moi ». Le soir, je pense souvent à cette vieille montagne de granit, que deux fois par jour la marée érode, la pénétrant par de nombreuses rias, remaniant d’extraordinaires plages de sable. Un tas de granit où vivent des gens très fiers d’être français, et encore plus fiers d’être autre chose, en plus, peut-être parfois en mieux. Un Bretagne où on a dû rigoler en entendant Le Pen dire qu’il était français depuis 1000 ans. C’est donc qu’il n’est pas breton, mais ça on s’en doutait avant. Et pendant que je pense à tout ça, les faisceaux des phares se croisent au-dessus du toit de la maison de mes grands-parents paternels, et c’est beau.

« Chez moi ». Je pense aussi à la nuit qui s’étend, à la même heure, sur le bassin occidental de la Méditerranée, d’Oran et d’Alicante jusqu’à Marseille et Gênes. C’est un monde de lumière, grandiose, de combats sans cesse renouvelés entre le malheur et la Justice. Une scène liquide où l’histoire n’a pas de fin. Rien ne le symbolise mieux pour moi que les cendres de mes grands-parents maternels, qui l’ont choisie pour sépulture, parce qu’ils savaient qu’ainsi on leur rendrait visite régulièrement. Et surtout parce qu’ils ont appartenu tout autant à ses deux rives.

« Chez moi ». Mes pensées volent aussi vers « l’ardoise fine » et le tuffeau, le lit des rivières de l’Anjou, pays un peu indolent, qui creuse son confort dans le souvenir de ses gloires passées, en traversant des coteaux moelleux. C’est un pays où j’ai grandi, et auquel, je crois, je ressemble parfois un peu.

« Chez moi », ce sont aussi d’autres lieux, choisis. Je suis arrivé à Bruxelles avec des fragments de vie et de rêve portugais, italiens.

Bruxelles, maintenant. Ici, j’ai trouvé une nouvelle forme de beauté. C’est une ville qui à elle seule est une nation, tellement elle en contient. Ici, les gens ne se sentent pas meilleurs et au-dessus du reste du monde sous prétexte de leur nationalité. Moins souvent qu’ailleurs, on y entend des généralisations absurdes sur les autres peuples, voisins ou lointains. Il faut dire que la plupart sont représentés sur place !

Bruxelles, c’est une ville où les habitants se désignent eux-mêmes du nom de Zinneke, un jeu de mot entre le nom d’une rivière locale et l’image d’un chien bâtard, à la fois venu de partout et fermement couleur locale.

Bruxelles : « chez moi » aussi, désormais.

Pour finir, et puisque nous sommes à la Rainbow House, une petite anecdote sur ce thème. En 2013, j’ai participé, dans ma section PS d’origine à Angers, à un débat sur le mariage pour tous. Tout se passait bien. J’ai rappelé au député local certaines promesses assez bêtement mises sous le tapis (PMA, personnes trans). J’ai pris mon temps, sachant que beaucoup des militants très sincères qui étaient présents, sont arrivés à gauche en passant par un syndicalisme chrétien. Une particularité de l’histoire locale, contraire à l’expérience belge, mais profondément respectable, et fondamentale pour comprendre l’ouest français et son ancrage dans les valeurs démocratiques en ces temps de FN triomphant.

Bref, en conclusion, j’ai voulu donner l’exemple de la Belgique. Je l’ai fait en parlant de moi, réalisant que PARCE QUE je vivais ici, j’avais DÉJÀ plus de droits qu’en France, et même PLUS que ce que la loi proposée par le gouvernement allait apporter, du fait de ses lacunes. Sans parler de bien d’autres choses, comme l’euthanasie, le vote des résidents non-européens aux élections locales, la proportionnelle…

Alors, en conclusion, j’ai, les yeux humide, prononcé la phrase suivante : « la Belgique est un royaume, mais elle est parfois plus républicaine que la République ».


Me voici un Zinneke de plus, et fier de l’être !

(Note : la double nationalité étant possible pour la France comme pour la Belgique, je demeure français, et avec la même fierté, s'il fallait le préciser)