Cartographie toxicologique de la Vème République

Disons-le d’emblée : applaudir avec enthousiasme les thèses de Ghislaine Ottenheimer n’est pas systématique chez moi. La ligne de Challenges, l’Express ou du Nouvel Economiste n’est pas, en politique économique, ma tasse de thé.

Pourtant, sur les questions institutionnelles, Poison présidentiel est un essai indispensable, que l’on soit d’accord ou non sur le contenu des politiques au profit desquelles il convient de débloquer les institutions françaises. 200 pages de démonstration et d’exemples, qui se dévorent en quelques heures.

Ottenheimer décode sans pitié le côté prétentieux et encombrant d’une élection devenue « rite chamanique ». Sans remettre en cause l’élection présidentielle elle-même, elle met le doigt où ça fait mal :
  • La focalisation irrationnelle de la vie politique d’un pays de 65 millions d’habitants autour de l’élection d’un seul candidat, comme si le Président pouvait être tout puissant. Comme si le pouvoir national ne partageait pas les leviers de décision avec l’Europe, le local, les acteurs économiques et sociaux. Comme si la société était une pyramide dont la base coïncidait avec les frontières de notre petit pays.
  • Le sentiment pathologique de toute puissance qui en résulte, avec des promesses dont le contenu dépend de l’humeur d’un seul, et non d’un programme arbitré collectivement par un parti ou une coalition. L’application désordonnée qui en résulte après l’élection, sans préparation, de remise en cause en remise en cause, dans la valse des nominations et révocations dépendant de la Présidence.
  • L’organisation de la société politique en Cour quasi-monarchique. Pas seulement dans les célèbres caricatures du Canard enchaîné. Tout autant dans la pompe, les palais, les cuisines fastueuses qui sont le privilège de l’élu et de son gouvernement. Anecdotes goûteuses que celles qui les mettent en perspective avec le train de vie, bien plus « normal », de leurs homologues nordiques ou de Mme Merkel.

L’isolement des institutions et leur inefficacité sont les conséquences de cette architecture centralisée et monolithique. Oui, il faut oser ! On nous a tant rebattu les oreilles sur le thème d’une France ingouvernable du temps de la proportionnelle, des vilaines IIIème et IVème Républiques, et des Présidents faibles. Et pourtant, il faut l’admettre. En remerciant au passage l’auteur de fournir quelques indicateurs trop rarement rappelés.
  • Les gouvernements n’ont plus été renversés par l’Assemblée depuis 1962. Soit. Mais, au bon plaisir des Présidents, les ministres, y compris les plus importants et les plus techniques (travail et emploi, Europe, parfois justice, intérieur), continuent à valser, de même que les périmètres de leurs portefeuilles. Peut-être plus que sous la IVème !
  • Tous les arbitrages, même les plus minimes, remontent à l’Élysée. Quand le cœur des services administratifs, le centre de l’expertise, c’est Matignon. Le Premier ministre est dépossédé par le monarque de ses facultés d’arbitrage. D’où des réformes décidées dans la précipitation, se pliant au tempo médiatique, mal pourvues de sens et encore plus de suivi, quelles que soient les intentions idéologiques qui les sous-tendent.
  • Le Parlement, soumis à l’Élysée par le biais du gouvernement et de procédures comme le vote bloqué et le 49-3, ne débat plus. N’est plus un lieu d’évaluation des choix. Plus le lieu collégial de l’élaboration de la ligne politique, plus le socle de la légitimité de l’exécutif. Cela ne tient pas qu’au système électoral majoritaire. Ottenheimer cite les frondeurs du PS en exemple, pour reconnaître qu’ils posent une question juste : où peut-on débattre des choix dans ce pays, si 288 élus du groupe majoritaire ont obligation de penser comme un seul homme ?

Au-delà de ce diagnostic radical, aggravé par l’emballement du temps médiatique qui fait de la présidence un « job impossible », Ghislaine Ottenheimer propose une cartographie utile : qui refuse le débat sur l’évolution des institutions ? Qui le propose franchement, et qui partage ses constats ?

Pas sectaire, elle cite des exemples dans toutes les familles politiques. Relevant les réflexions de la gauche mélenchoniste ou écologiste. Notant au passage que Marine Le Pen voit dans ce système sa meilleure chance. Regrettant l’incapacité de la droite comme du PS à articuler une pensée, mais identifiant, en particulier chez les socialistes, les germes d’une réflexion.

Amusons-nous pour finir à rapporter une citation attribuée à ce lui qui est encore, à l’heure où j’écris, Premier secrétaire du PS. Pour Jean-Christophe Cambadélis : « oui, il faut y réfléchir. On le fera. Après le Congrès. J’organiserai une convention en 2016. Pour le candidat socialiste, ce sera un des enjeux. Je dirais même, en 2017, ce sera le seul argument pour François Hollande. Il n’aura qu’à dire : j’ai expérimenté nos institutions, elles ne fonctionnent pas bien, et porter une révision constitutionnelle. »