Pour notre gouverne… (commentaires sur un essai politique réputé d’extrême-gauche)

J’ai fait une expérience : j’ai lu un livre de Juan Carlos Monedero, politologue, et secrétaire en charge du processus constituant et du programme du nouveau parti espagnol Podemos. Ce livre, Le gouvernement des mots, a été écrit il y a quelques années. Avant que Podemos soit fondé, avant que Syriza prenne son envol en Grèce. C’était en 2009, dans une Europe où les sociaux-démocrates, déjà habitués à perdre des voix, ne s’attendaient pas encore à craindre leur propre disparition.

Le gouvernement des mots ne m’a pas fait l’effet d’une révélation. Sa longue introduction, qui revient sur le processus d’hominisation pour démontrer que l’homme est loin de satisfaire au modèle rationnel supposé par la micro-économie, est un long détour. On n’est pas non plus obligé de souscrire au constat radical selon lequel nos sociétés, bien que fonctionnellement démocratiques, sont déjà devenues socialement fascistes. Ceci posé, plusieurs chapitres ont le mérite de fournir des outils utiles pour déconstruire les codes et les langues de bois qui contribuent à mener le monde. Codes dans lesquels les gauches européennes se sont souvent embourbées, par habitude, confort ou suffisance. Elles en paient le prix aujourd’hui.

Une première évidence martelée ici est celle du ‘vol des mots’. Ou faudrait-il dire, de la tentative d’accaparement ? Ce n’est pas un scoop. Pour tout pouvoir, construire un récit qui justifie sa position est un enjeu prioritaire. Qui nomme, décide, et peut arbitrer les légitimités, les croyances, les perceptions du bien-être, et jusqu’à l’acceptation des routines. Un bon exercice proposé dans ces pages est le décodage de ce qui s’est passé, à cet égard, au cours des cinq dernières décennies, au prisme (par exemple) du programme de la célèbre Commission trilatérale, et de ce qui en a été appliqué.

Plus original est l’exercice de déconstruction systématique du thème de la gouvernance. La gouvernance, ce n’est ni bon ni mauvais, c’est un ensemble de règles, si possible de bon sens et de sagesse, qu’on espère assaisonné de transparence, et évalué par des indicateurs. Oui, certes. Mais il y a un gros problème quand ce vocabulaire tient lieu de discours politique : la gouvernance, c’est qui ? Amusons-nous. Choisissons des phrases extraites de documents institutionnels sur la bonne gouvernance. Pas difficile, il y en a plein, au niveau européen, national, publiés par la Banque mondiale, le FMI, et sans doute aussi par l’Intercommunalité dans laquelle vous vivez.

Ça y est, vous avez quelques phrases sous les yeux ? Trouvez-leur des sujets. Qui ? Qui gouverne ? Qui décide des objectifs ? Qui choisit les cibles et les indicateurs ? Pas « la gouvernance ». Ben non. C’est donc qu’il y a encore des choix de faits. C’est donc que derrière le management, il y a encore de la politique. Comment faire en sorte que cette politique soit, ou reste démocratique ? En rendant à la politique sa dimension centrale : l’antagonisme des intérêts, la nécessité de trancher, de choisir. En appliquant la transparence non seulement aux évaluations de suivi, mais aussi (et surtout) au décryptage des enjeux, des intérêts en présence, des alternatives possibles et de leurs conséquences pratiques.

Dans la suite de la gouvernance, d’autres concepts-valises sont déconstruits. Le capital humain, le développement durable (quand il sert de titre à un discours productiviste repeint d’un vert très raisonnable, sans réelle inflexion), la modernisation (comme idéal-type d’une trajectoire historique que tous les pays devraient suivre). La transparence, donc, parfois feuille de vigne d’institutions en manque de choix démocratiques à mettre en scène. Le conservatisme compassionnel (pour vendre la loi de la jungle à la sauce Bush ou Cameron). Et quelques autres expressions toutes faites, dont celles capables, au nom de la sécurité, de justifier une sorte d’état d’exception permanent. Le livre a été écrit à l’époque du Patriot Act américain, il est particulièrement d’actualité dans l’Europe des lendemains de l’attentat contre Charlie Hebdo.

Comment désapprouver de tels concepts ? Difficile, sauf à réaliser que leur fonction première est de masquer que les politiques d’un jour sont les résultats de choix, et que s’il y a choix, c’est que plusieurs possibilités existent. Comment comprendre autrement, en décembre 2014 et janvier 2015, certaines déclarations catastrophistes sur les effets de la montée de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne, alors même que ces pays n’ont pa bénéficié des orientations économiques arrêtées depuis 2009, et que plus de dix autres pays européens sont rongés par le populisme d’extrême-droite ? C’en est même ridicule.

D’accord ou pas avec l’auteur et avec les ouailles de Tsipras, le message essentiel du livre est là : ne pas cacher la dimension conflictuelle de la politique, rendre visible les alternatives au lieu de les réputer inexistantes. Il y a des intérêts divergents. Dès lors que cette réalité de base est tue, c’est la victoire de l’un et l’oppression de l’autre qui est passée sous silence. C’est la défaite (provisoire) des perdants qui est maquillée en pleurnicheries de « loosers » (victimes de leur nullité supposée). Dans le vocabulaire de l’auteur : c’est la douleur des opprimés qui est anesthésiée, et leur situation rendue socialement acceptable. Toujours dans la logique de l’auteur, dépolitiser, c’est donc faciliter la régression sociale.

Quelques autres réflexions m’ont paru dignes d’être mentionnées :
  • Nier la complexité du monde, simplifier sans cesse la communication et les enjeux politiques, c’est se priver de la capacité de le changer. Ou en priver quiconque n’a plus accès à cette complexité.
  • L’opinion publique, telle que reflétée par l’usage contemporain des sondages, peut être un outil de négation des choix démocratiques. C’est en tout cas le cas quand elle agit pour faire converger les positions des acteurs politiques vers l’option supposée la plus consensuelle, leur faisant négliger leur mission d’expression, d’agrégation et de confrontation d’intérêts légitimement divergents.

Voilà : pas vraiment révolutionnaire. Pourquoi faut-il lire les écrits d'un intellectuel dit d'extrême-gauche pour trouver de telles analyses ? D'ailleurs, pourquoi cet intellectuel est-il étiqueté ainsi dans le champ politique des années 2010 ? Cette question est en fin de compte celle qui m’a laissé le plus songeur en refermant Le gouvernement des mots.

Pour finir, une petite citation, choisie pour son caractère évident : « Puisque nous sommes des animaux sociaux, tout résultat est le fruit de la richesse collective, et toute utilisation particulière qui tente de s’affranchir de cette origine, par là même devient un privilège. […] Il y a une possession d’argent au-dessus de laquelle l’être humain devient un monstre déconnecté du reste des êtres humains. Derrière la richesse, il n’y a que l’appropriation du travail de dizaines, de centaines, de milliers, de millions de personnes. Quand on peut le comprendre, alors oui, l’argent a une odeur. »