Les classes populaires, une périphérie majoritaire ?


Une de mes lectures de la fin de l’année 2014 a été La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires, du géographe Christophe Guilluy. Travaillant moi-même sur les dynamiques électorales en cours dans les zones péri-urbaines (comme ici le cas du Maine-et-Loire), je ne pouvais rester indifférent à son modèle. Voici quelques commentaires, parfois critiques, sur son essai.

La grande force de La France périphérique, c’est de proposer un modèle d’analyse politique du territoire capable de prendre en compte les dynamiques économiques et démographiques en cours. Il permet deux choses :
  • L’adaptation aux réalités des années 2000 de la représentation d’une France urbaine dynamique face à une France rurale plus en difficulté. Ce modèle est plus que jamais une réalité du point de vue économique, mais fonctionne désormais en rejetant à ses marges les classes populaires ou moyennes modestes (ouvriers et employés, dans la définition de l’auteur), qui accélèrent la dynamique démographique des périphéries sans les intégrer dans le modèle économique dominant.
  • La mise en évidence des fragilités structurelles des populations concernées : distance par rapport aux lieux de travail et aux lieux de formation, dépendance à la voiture, isolement en cas de perte d’emploi, mobilité réduite, accession à la propriété conditionnée à un éloignement toujours plus grand des centres urbains, qui peut se refermer comme un piège sur les personnes concernées. Des tensions en résultent, dès lors que les conditions de vie, parfois précaires, tendent à s’aggraver.
Christophe Guilluy aurait pu également insister sur la surreprésentation des familles jeunes avec enfant dans les zones péri-urbaines, ce qui donnera à sa France périphérique un poids renforcé, y compris aux plans culturels et politiques, dans les décennies à venir.

Etant donné l’utilité du modèle proposé, on peut lui pardonner une petite facilité quant à la présentation de son « indice de fragilité ». Cet indice est en effet une variable composée de 8 indicateurs, et qui devrait se lire comme un coefficient permettant de définir des zones plus ou moins fragiles. Christophe Guilluy, en décidant de définir comme « fragiles » toutes les communes pour lesquelles au moins 3 des 8 indicateurs divergent de la moyenne nationale, et ce quels que soient leurs écarts à la moyenne et la valeur des 5 autres indicateurs, établit opportunément qu’une grande majorité de la population (61%) appartient à la « France périphérique » qu’il a choisie pour titre. Ça aide à vendre, et ça figure d’ailleurs en bonne position sur la quatrième de couverture. Si ce pourcentage est en fait arbitraire, il n’en reste pas moins que, dans sa logique d’ensemble, la démonstration est valable.

L’interprétation des politiques d’aménagement du territoire qui résulte de cette lecture économique et démographique est utile. En particulier, les politiques de la ville ne sont pas un échec, car elles permettent d’intégrer avec succès les banlieues urbaines à l’économie mondialisée : elles en font des lieux de passage pour des populations, notamment immigrées, qui trouvent leur place dans le fonctionnement des métropoles. Il ne s’agit pas de nier les inégalités au sein des métropoles, mais de montrer qu’elles participent au fonctionnement d’un système dans lequel les classes populaires traditionnelles n’ont plus de rôle clair, ce qui explique leur relégation en périphérie.

Dans ce contexte, Guilluy interprète le positionnement des forces politiques d’une manière qui fait froid dans le dos, et qui est bien peu nuancée. Schématiquement :
  • L’UMP comme le PS acceptent de jouer le rôle d’aménageurs du système économique constitué par les métropoles, leurs différences devenant essentiellement culturelles.
  • Seul le FN se positionne en opposition, ce qui lui a offert mécaniquement une audience dans la France périphérique. Cette observation est pleinement cohérente avec l’évolution des scores du parti frontiste, à peine perceptible dans les villes et leurs banlieues depuis 20 ans, mais souvent fulgurantes dans le périurbain et le rural.
  • Guilluy postule que les partis évoluent en fonction de leur électorat, et non l’inverse. Ainsi, il explique le discours plus social et protectionniste de Marine Le Pen, en rupture avec les positions de son père pour des raisons de stratégie électorale qui aboutissent à une modification réelle de l’idéologie du parti.
  • En contradiction avec ce même postulat, Guilluy explique en revanche que l’UMP et le PS, plutôt que d’adapter leur offre à leurs électeurs historiques, préfèrent se retrancher sur un vote ethnique communautarisé et voué à devenir structurellement minoritaire : musulmans et autres immigrés à gauche, bourgeoisie traditionnelle et retraités effrayés à droite.
Il y a dans ces interprétations de nombreuses pistes intéressantes, mais aussi quelques beaux raccourcis à l’appui de la thèse défendue. Raccourcis particulièrement peu subtils lorsque l’auteur, qui cite à plusieurs reprise la récente réorientation de la politique de la ville (juin 2014) au profit de communes périphériques ou rurales, se garde bien de mettre ce changement au crédit du gouvernement socialiste. Pour autant, ne nous voilons pas la face. Ce cadre interprétatif ne correspond-il pas à des perceptions bien enracinées dans la population, et trop souvent confirmées par des réformes qui fluidifient la vie urbaine, mais augmentent les contraintes pesant sur les petits employés domiciliés loin de leur travail ? Pensons au travail du dimanche… Indéniablement, les évolutions socio-économiques en cours font des gagnants, et des perdants.

Cette France périphérique compte hélas d’autres grosses ficelles. On peut relever bon nombre d’exagérations, dont voici trois exemples :
  • Rien de tel que de dramatiser un peu : la disparition de la gauche politique serait un phénomène quasi-mécanique. En effet, son choix de se limiter au ciblage des « bobos » urbains et des populations immigrées, coalition déjà minoritaire, se révèlerait de surcroît impossible à maintenir dans la durée, les immigrés étant (évidemment !) très majoritairement porteurs de valeurs conservatrices. Pour en faire la démonstration, Guilluy va jusqu’à prétendre que le gouvernement PS a reculé sur la PMA et la GPA, après l’adoption du mariage pour tous, uniquement à cause de la « Journée de retrait de l’école », lancée par Farida Belghoul en décembre 2013. Alors que la « Manif pour tous » n’aurait pas eu le moindre effet sur la détermination de l’exécutif, puisqu’elle était d’inspiration catholique. Relecture peu objective des faits, qui revient à méconnaître que le gouvernement a été réticent sur la PMA dès le début du débat sur le mariage, refusant de l’inclure dans le projet de loi de novembre 2012… Et qu’il a toujours clairement indiqué s’opposer à toute évolution de la législation sur la GPA. Quant à la possibilité d’une alternative de gauche aux partis de gouvernements actuels, elle est ramenée à Mélenchon pour être mieux balayée en moins d’une page.
  • Pour insister sur la progression du FN dans la France périphérique, Guilluy fait feu de tout bois. Puisque le principe ne doit souffrir aucune exception, le parti de la famille Le Pen doit donc croître dans l’ouest, qui lui était traditionnellement hostile. Sa carte de France du vote FN comporte donc trois points chauds en Bretagne (FN : 17,1% lors des européennes de 2014), mais aucun en Franche-Comté (28,8%) ou en Champagne-Ardenne (31,3%). Or, si le FN a bien atteint un record en mai 2014, en Bretagne comme presque partout, il reste que dans toute la région, y compris en milieu rural et périurbain, le FN croît à un rythme inférieur à son rythme national. À de très rares micro-exceptions près, c’est donc toute la région qui continue à diverger du reste du pays, limitant la poussée frontiste par rapport aux scrutins précédents.
  • Guilluy relève à juste titre que les classes dominantes, derrière un langage enjoignant à la mobilité et à la mixité sociale et ethnique, sont en position de se protéger des contacts avec les « autres », à savoir la concurrence pour l’accès aux emplois, et la coexistence avec les immigrés. Il rappelle, encore une fois d’une manière convaincante, que ce sont les classes populaires qui sont en première ligne de la mondialisation, aussi bien par la précarisation des emplois que par les contacts réels avec d’autres communautés ethniques et religieuses. Il laisse entendre, avec raison, que cette « première ligne » est une position partagée par toutes les populations modestes, quelles que soient leurs origines. Les choses se gâtent quand il croit pouvoir en déduire que les choix résidentiels et électoraux des classes populaires, fuyant la ville, sont des choix tendanciellement séparatistes, et de surcroît rationnels, informés et concertés. Ses affirmations sont problématiques parce qu’il ne propose aucun critère pour évaluer la part de telles motivations par rapport aux raisons économiques (coût du logement). Ensuite, parce qu’il n’envisage pas que les populations d’origine immigrées puissent elles aussi prendre part au mouvement de périurbanisation aux marges des villes. Enfin et surtout, car il oublie que la vie en commun crée peu à peu ce qu’une ancienne candidate à l’élection présidentielle a appelé la « France métissée ». Un indicateur imparfait étant le fait que près de 15% des mariages sont mixtes (français – étranger).

Bien d’autres approximations nuisent au texte. Comme celle qui consiste, en citant un seul rapport, à lui faire dire qu’il n’y a que cinquante actes racistes par an touchant des musulmans (et que donc le séparatisme entre communautés, supposé être pratiqué en France à l’initiative spontanée des populations, est une solution somme toute rationnellement pacifique). Ou encore, le besoin d’affirmer d’un même élan que les classes populaires choisissent des modes de vie de manière rationnelle et en connaissance de cause, mais que dans le même temps elles sont victimes d’un mécanisme qui les conduit critiquer l’Etat-providence alors qu’elles sont celles qui en ont le plus besoin, et ce au simple prétexte qu’elles voudraient en refuser les bénéfices aux populations d’origine immigrée.

Au total, un bilan un peu agaçant : très clairement, Christophe Guilluy propose un modèle mettant en évidence une tendance lourde de la société française, au pouvoir explicatif réel, intégrant des données économiques, démographiques, territoriales, politiques. Il est d’autant plus attristant de le voir se desservir en cédant à la facilité, y compris en recyclant des clichés de nature à discréditer pour partie le propos.