Politique, sociologie des institutions et fondation d’un ordre religieux médiéval - Réflexions profanes, militantes et contemporaines

Depuis des années, je suis fasciné par la naissance des ordres religieux catholiques. Plus précisément ceux qui ont essaimé à partir de la fin du XIIème siècle. À cette période, l’Occident chrétien traverse une phase de relative prospérité et de croissance. Dans le même temps, les sociétés d’Europe de l’ouest sont traversées par de profondes aspirations à une vie apostolique simple, à l’image de la pauvreté du Christ.

Dans l’Anjou où j’ai grandi, l’abbaye de Fontevraud, bien que considérablement transformée au cours des siècles, témoigne de cet élan en rappelant Robert d’Arbrissel, son fondateur. À l’échelle de l’Eglise catholique, les deux grandes institutions érigées dans les premières décennies du XIIIème siècle sont l’Ordre des frères mineurs (Franciscains), et l’Ordre des prêcheurs (Dominicains).

J’ai longtemps, instinctivement, préféré m’intéresser à la figure de François d’Assise. Pour un anticlérical de gauche contemporain, ce que j’assume être, c’est un personnage qui a tout pour plaire. Il choisit la pauvreté, aime les pauvres, est pacifique, accomplit des miracles au profit des malheureux, est doux, et a des rapports privilégiés y compris avec les animaux, ce qui est bon pour ma fibre écologique !

Plus sérieusement, François est l’objet, de son vivant même, d’une grande ferveur populaire, et, ce qui ne gâte rien, la fondation de son Ordre en tant qu’institution a été largement imposée par l’Eglise, malgré ses fortes réticences. Bref, tout ce qui peut déplaire, par exemple des règles de vie très strictes et une instrumentalisation par le pouvoir papiste, peut facilement être mis sur le compte d’une récupération dont il ne serait pas responsable.

Difficile d’imaginer un caractère aussi candide chez Dominique. Religieux de carrière, il organise méthodiquement ses fondations, voyage régulièrement jusqu’à Rome pour négocier, en compagnie d’évêques très politiques comme Foulque de Toulouse, la reconnaissance de son ordre auprès de deux papes successifs (Innocent III et Honorius III). Reprenant la règle de Saint-Augustin, il la précise pour ce qui concerne les Dominicains. Il termine sa vie en « maître » des Frères Prêcheurs, en ayant mené l’organisation juridique (Constitutions) et matérielle (l’ordre compte alors déjà cinq provinces, de nombreux couvents, et est en pleine extension).

Abandonner mes a priori et lire la biographie consacrée à Dominique par Michel Roquebert a pourtant été une de mes démarches de cet automne. Et voici ce que j’y ai trouvé. Attention, ce qui suit est inspiré par des notes de lecture, mais ne prétend pas résumer les thèses de l’auteur, que je recommande par ailleurs pour sa clarté !

Le péché originel ? Le vrai rôle de Dominique dans la répression des cathares. C’est le point qui rend le personnage sulfureux. La vocation de prédicateur de Dominique s’est affirmée de manière très concrète, au contact de l’hérésie cathare. Il reste une dizaine d’année dans la région de Toulouse et du Lauragais, et c’est durant cette période qu’il affirme son modèle de prédication, pour contrer l’hérésie. Il côtoie pendant cette période la croisade sanglante menée par Simon de Montfort, dont il baptise la fille et marie le fils.

Pourtant, aucune source ne permet d’affirmer que Dominique aurait pris une part active à cette guerre sanglante. De même, il n’a pas prêché cette croisade. Dans le même ordre d’idées, il faut insister sur le fait qu’il n’a rien à voir avec la fondation de l’Inquisition, intervenue (peu) après sa mort. Les armes de Dominique sont, dès le début, l’exemple de la vie apostolique, et l’érudition pour être capable de remporter des joutes verbales. De là à l’imaginer ouvert au pluralisme des croyances, il y a certes un pas qu’il convient de ne pas franchir !

Parenthèse intéressante, le Languedoc de ce début de XIIIème siècle, avant le début de la croisade en 2009, semble avoir été un espace caractérisé par une tolérance à la diversité religieuse. Le chroniqueur Guillaume de Puylaurens, rapportant une controverse ayant eu lieu à Pamiers, raconte un échange entre un chevalier local (Pons Azéma), manifestement convaincu par les arguments catholiques, et l’évêque Foulque de Toulouse. L’évêque demande alors : « Pourquoi donc ne les chassez-vous pas [les cathares], ne les bannissez-vous pas du pays ? » Ce à quoi le chevalier répond : « Nous ne le pouvons pas ! Nous avons été élevés avec eux, nous avons des cousins parmi eux, et nous les voyons vivre honorablement. » Dans les années 1220, après l’échec de la croisade (et avant le début de la suivante), le regain de force de l’église cathare s’effectue également sans esprit de revanche à l’égard des fidèles ou des monastères catholiques.

Que nous apprend, encore aujourd’hui, la genèse des Dominicains ? Beaucoup de choses, si on accepte de considérer la vie de Dominique comme celle d’un homme sincère dans ses convictions, et dans le même temps un politique avisé, attentif à se donner les moyens de ses objectifs. Or, des objectifs, Dominique en a, et ils sont clairs : se dédier à prêcher le message de son Eglise, convaincre les pécheurs et les hérétiques, évangéliser ceux qui ne l’ont pas encore été. Alors, quels moyens ? En voici certains :
  • La persuasion plus efficace que la force. Foulque, évêque de Toulouse, et Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux et légat d’Innocent III dans les années précédent la croisade, croient en la force, le second surtout prêchant activement la croisade. Si l’histoire n’a pas retenu de geste de Dominique pour arrêter celle-ci, il n’en reste pas moins qu’il a vu juste en se consacrant en priorité à d’autres méthodes. A la fin de la croisade de Simon de Montfort, rien n’est réglé, et, on l’a vu, le catharisme resurgit, plein de vigueur.
  • L’identification et la compréhension des points forts de l’adversaire. Face à une Eglise trop ancrée dans le siècle et jouissant souvent de ses richesses, les cathares incarnent une éthique plus conforme à la vie apostolique, dans une époque caractérisée par un foisonnement d’initiatives convergent en ce sens, au sein ou à l’écart du catholicisme officiel.
  • Le renoncement au (à un certain) monde pour incarner un message. Sans renier sa famille spirituelle, Dominique comprend la nécessité de lui redonner un visage digne de son message. Sans pour autant remplacer les autres institutions du système catholique, il saisit l’utilité d’une d’incarnation de ce message dans une règle de vie stricte et observée. Ce sera le vœu de pauvreté apostolique, et le choix de la mendicité.
  • Le savoir au service du message spirituel (et politique). Contrairement à François d’Assise, Dominique s’intéresse à l’étude et pousse ses Frères à faire de même. La règle de l’Ordre des Prêcheurs prévoit des aménagements pour la favoriser. Le chapitre général de l’Ordre se réunira alternativement à Bologne et à Paris, centres universitaires de l’Occident médiéval pour le droit et la théologie.

A sa mort le 6 août 1221, Dominique de Guzman y Aza, chanoine d’Osma, lègue au catholicisme une institution robuste, en pleine croissance, capable d’étayer le système idéologique et théologique qu’il a défendu sans relâche.

Retour dans les années 2010. Faisant abstraction du catholicisme, et en se concentrant sur le fonctionnement de la démocratie en tant que bien collectif, quelle réflexion inspire ce parcours ? Aujourd’hui, le système démocratique, et en particulier les forces politiques progressistes, qui ont eu, depuis plus d’un siècle, le rôle historique de l’ancrer et de l’approfondir, semblent impuissants à tenir leurs promesses d’universalisme, de liberté et d’égalité. Les discours continuent à résonner, mais sont de plus en plus difficile à mettre en pratique face à des puissances d’argent qui opèrent à une échelle supérieure. Des pans entiers de la population, déçus, n’y accordent plus foi.

Comment réinventer une organisation sociale capable de redonner du souffle à ces idéaux ? Capable d’incarner une éthique sans se soumettre à l’éternel court terme du temps médiatique, sans se plier à l’exigence de slogans de 140 signes ? Faudrait-il pour cela que des citoyen-ne-s, de tous horizons et de toutes croyances, éminemment politisés, décident de créer ensemble une institution agissante, capable d’incarner et de défendre haut et fort leurs valeurs laïques, démocratiques et sociales, en assumant un renoncement aux joutes et à la jouissance du pouvoir ?


Quoi qu’il en soit, ce que le personnage de Dominique nous enseigne, à 800 ans de distance, c’est la valeur politique de la référence morale, et la radicalité des choix à assumer pour se donner les moyens de la faire vivre.