Un livre capital pour notre siècle ?

Venant de finir Le capital au XXIème siècle, j’éprouve le besoin pressant de faire partager à mes amis et contacts ce qui m’a le plus plu dans cet ouvrage. Attention, ce billet n’est pas une critique ! D’autres, encore plus qualifiés, s’en sont déjà chargés. Mais voilà, il est rare qu’un ouvrage d’économie m’apporte autant. Par exemple :

  • Une incitation à la redécouverte littéraire, principalement concernant le roman français et anglais du premier XIXème siècle. Et oui, je ne suis pas un as de cette période. Mais Honoré de Balzac et Jane Austen figurent parmi les invités de marque de Thomas Piketty, et on comprend tout de suite pourquoi. Les structures économiques de leur temps ont pénétré leurs œuvres, et grâce à notre économiste, je comprends ENFIN pourquoi les longues descriptions des auteurs du XIXème incluent des références monétaires difficilement compréhensibles pour le lecteur actuel. Si vous voulez savoir pourquoi, ruez-vous sur la fin du chapitre 2 (La croissance : illusions et réalités), le début du chapitre 3 (Les métamorphoses du capital) et celui du chapitre 7 (Inégalités et concentration : premiers repères). Vautrin, Rastignac et d’autres héros vous surprendront régulièrement dans le cours de la démonstration économique.
 
  • Une prise de recul par rapport au concept de croissance, aussi bien par rapport à l’utilisation incantatoire qui en est faite par les éditorialistes et politiques de tout poil, que par rapport à certains chantres d’une décroissance défendue comme un simple slogan. Oui, la croissance existe : le progrès technologique augmente la productivité, et le nombre des travailleurs, par effet mécanique de la démographie, a jusqu’ici été à la hausse. Mais non, 10%, 5% ou même 3% de croissance annuelle ne correspondent à aucune réalité historique soutenable dans le long terme. La démonstration de Piketty, basée sur des séries historiques, nous ramène à des repères plus clairs. Quand en tirera-t-on les conséquences ? Lire d’urgence le chapitre 2 !
 
  • Une prise de recul par rapport à la prétendue urgence de la dette publique. Particulièrement bienvenue en cette période méchamment austéritaire. C’est le seizième et dernier chapitre qui est consacré à cette question, et il serait dommage de ne pas s’approprier d’abord l’ensemble de la démonstration. Mais j’en laisse filtrer quelques éléments : nos Etats sont peut-être « pauvres » en ce moment, mais en revanche le patrimoine privé atteint des sommets inconnus depuis la Belle Epoque. 6 à 7 années de revenu national en Europe, très largement concentrées dans les mains du décile le plus riche de la population. Faut-il vraiment dans ces conditions ponctionner les plus modestes ? Cela a-t-il d’ailleurs une chance d’aboutir au résultat espéré ? Que risque-t-on, et quelles sont les autres solutions ?
 
  • Pour aider à prendre du recul, justement, un rappel de la Belle époque. Un monde où le patrimoine était concentré dans les seules mains des plus riches. Un monde plus tard abattu en question par les guerres, mais vers lequel nous risquons de retourner. Une différence majeure nous en sépare encore : comme il y a cent ans, les 50% les plus pauvres de la population européenne ne possèdent quasiment aucun patrimoine. Comme il y a cent ans, les 10% les plus riches en concentrent l’immense majorité. Mais du recul des inégalités au milieu du XXème siècle, subsiste encore une classe moyenne de 40% de la population, qui détient entre un quart et un tiers du patrimoine. Et on peut encore – bien que rarement – atteindre le haut de l’échelle sociale par son travail. Ce qui nous distingue encore d’une simple société de rentiers. A partir de là, quelle trajectoire ? Le retour vers le passé qui se profile ? Please, inventons mieux !!
 
  • Dernière chose qui m’a marqué : quelques réflexions méthodologiques sur les sciences sociales en général et l’économie en particulier. Piketty défend l’économie comme « sous-discipline des sciences sociales, aux côtés de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie, des sciences politiques ». Il peint le portrait d’un domaine du savoir et de la recherche qui « n’a pas vocation à produire des certitudes mathématiques toutes faites et à se substituer au débat public, démocratique et contradictoire. » Et il étaie ses démonstrations sur une belle masse de données historiques, tout en rappelant que ses sources sont perfectibles et toujours à compléter. Saluons l’honnêteté.

Pour finir, je me permets de citer les trois dernières phrases de la conclusion : « […] les citoyens devraient s’intéresser sérieusement à l’argent, à sa mesure, aux faits et aux évolutions qui l’entourent. Ceux qui en détiennent beaucoup n’oublient jamais de défendre leurs intérêts. Le refus de compter fait rarement le jeu des plus pauvres. »