Olympe de Gouges, féministe, universaliste et avant-gardiste (Benoîte Groult)

Le féminisme est une aspiration à l’égalité entre deux moitiés de l’humanité, dont l’une a été subordonnée à l’autre, historiquement et arbitrairement. En tant que mouvement social et politique, il connaît ses débats internes et ses divisions. Son fondement reste par essence toujours universaliste. Ou alors, ce n’est plus du féminisme.

Le livre de Benoîte Groult, qui se lit rapidement et aisément, n’est pas une thèse détaillée. Plutôt un petit essai, appuyé sur des citations, qui résume la pensée d’Olympe de Gouges : la plus célèbre des premières féministes françaises. L’auteure le rappelle : cette célébrité, est toute relative (qui parmi mes lecteurs se rappelle avoir entendu le nom d’Olympe lors des cours d’histoire au lycée ?), mais n’en reste pas moins un privilège posthume. Notre héroïne a gagné son passage à la postérité de haute lutte, en écrivant abondamment, en laissant une trace dans les théâtres aussi bien que dans les écrits politiques, en correspondant ou en s’affrontant avec les plus hauts responsables de son époque.

Car les femmes politiques, les intellectuelles de son temps, et même les héroïnes des guerres révolutionnaires étaient soumises à la moquerie. Benoîte Groult rappelle qu’à leur disparition succédait un silence étouffant. Et parfois même de loufoques interprétations pseudo-psychologiques et médicales. Dans le cas d’Olympe, un médecin du service de santé militaire publiait encore en 1904 une analyse prétendument clinique de son « originalité excessive, [de ses] idées féministes bizarres et [de sa] vanité démente », concluant, après des observations abracadabrantes sur son instinct sexuel, au diagnostic suivant : « classée parmi les personnalités délirantes, atteintes de paranoïa reformatoria » (sic). Vive la science !

En refermant Ainsi soit Olympe de Gouges, on se prend à rêver d’une grande fresque cinématographique, rendant aux femmes de la Révolution la place qu’elles n’ont pas eu dans nos manuels d’histoire, ni même dans les films édifiants tournés à l’époque du Bicentenaire. Pour le pathos, on imaginera le tournage de la scène finale, celle de la condamnée dans la charrette qui la conduit à l’échafaud. « Belle et courageuse », comme la décrivit un dramaturge de l’époque, s’adressant encore à la foule pour rappeler son idéal politique, après s’être défendue seule au tribunal, son avocat ayant lâchement déserté.

C’est surtout pour rendre hommage à son idéal politique, humaniste et universaliste au-delà du féminisme, qu’on souhaiterait une grande œuvre à la hauteur du personnage. Car Olympe est morte en clamant son opposition à Robespierre sur la Terreur, en revendiquant la décentralisation, en invoquant sa liberté d’expression constitutionnelle ainsi que les droits de la défense. Car Olympe a vécu, en politique comme en auteure, ses combats au service de l’abolition de l’esclavage. De l’égalité pour les enfants illégitimes. Pour la reconnaissance du divorce. Pour l’instauration d’un impôt (sur le luxe) que nous qualifierions aujourd’hui de progressif. Pour des institutions où la Nation prendrait soin de ses pauvres, et offrirait des lieux propres aux femmes en couches.

Benoîte Groult joint à son essai quelques pièces à convictions, extraits significatifs de la pensée politique d’Olympe de Gouges de 1788 à sa mort. Outre la fameuse Déclaration des droits de la femme, on y trouvera certaines variations idéologiques qui ont si bien servi à disqualifier et éliminer notre héroïne (de la royauté réformée à la République, qui n’a pas évolué entre la convocation des Etats Généraux en 1788, la Constitution monarchique constitutionnelle de 1791 et la condamnation du roi en 1793 ?). On y trouvera surtout des positions constantes, bien vite oubliées par ceux qui n’étaient pas prêts à les accepter en leur siècle.