Pour une géopolitique de la Turquie en dépassant l’eurocentrisme




Comme toujours, ce numéro d’Hérodote (N° 148, Premier trimestre 2013) offre aux lecteurs une pluralité d’articles inspirés de plusieurs disciplines académiques : géographie, histoire, science politique, économie, sociologie. C’est enrichissant et rend la lecture rapide, aisée facile à séquencer – avis aux paresseux qui s’inquiéteraient de devoir endurer 200 pages d’un seul tenant.

Le débat européen se résume trop souvent à une liste des avantages, des inconvénients, des défenseurs et des opposants de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, alors même que le pays est déjà membre à part entière du Conseil de l’Europe et de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.

Hérodote restitue au contraire une vision plurielle et plus complète des enjeux géopolitiques actuels de cette nouvelle puissance régionale. Tout curieux ouvrant ces pages, même s’il est peu initié, gagnera quelques clefs d’interprétation utiles de l’actualité (même si certains articles se périment rapidement) :

  • Les évolutions en cours dans la stratégie diplomatique et militaire turque à l’égard d’Israël, depuis le partenariat privilégié (à partir de 1996) jusqu’à une dégradation spectaculaire (incarné par l’épisode du Mavi Marmara).
  • Le blocage global de la question chypriote et son utilisation potentielle comme carte diplomatique par les différentes parties.
  • Le rôle des questions énergétiques dans plusieurs évolutions en cours, y compris concernant Chypre et Israël, mais aussi, à l’est, avec des évolutions surprenantes à l’égard du Gouvernement Régional du Kurdistan (GRK) d’Irak, en train de passer du statut de menace kurde autonome à celui de partenaire énergétique prometteur.
  • La doctrine qui sous-tend ces évolutions en cours, dite « Davutoğlu » du nom du Ministre des affaires étrangères de l’AKP, son application et ses limites (pas de remise en cause réelle de l’orientation atlantiste, fragilité des approches radicalement alternatives comme par exemple avec Damas et Téhéran depuis l’enlisement de la guerre civile en Syrie). 
  • L’évolution des équilibres économiques internes (évolution de la demande interne et rééquilibrages territoriaux, question de la féminisation du marché du travail, croissance endogène ou exogène) et externes (croissance accélérée des échanges avec le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, la Russie et l’Iran, diminution en proportion – mais pas en valeur ! – des échanges avec l’Europe).
  • Les équilibres politiques internes avec la révision en cours de la Constitution, pouvant (risquant fort ?) d’aboutir à une République présidentialiste dominée par la figure d’Erdoğan, de plus en plus autoritaire. Encore faut-il que l'AKP puisse la faire adopter...

Les geeks politiques aimeraient peut-être trouver plus de détails sur les rapports de force politiques entre les grands partis, leur implantation territoriale et leurs perspectives dans les prochaines années. Ils en auront un aperçu avec un intéressant article sur l’aménagement urbain du Grand Istanbul. Pour le reste, qu’ils se rassurent : c’est sûrement l’information la plus accessibles via les média dominants !