Géopolitique des sphères européennes : le passage à l’Europe, par Luuk van Middelaar


Cet essai, publié par Gallimard en 2012, est en réalité sorti dans sa langue originale (le néerlandais) dès 2009. Vu son intérêt, ce délai est en soi un mauvais signe quant à l’existence d’un espace de débat public européen où les analyses circuleraient à une vitesse proportionnelle à leur qualité.

Disons-le d’emblée : Luuk van Middelaar propose une grille de lecture éclairante, en décortiquant les relations entre la sphère interne des institutions européennes (centrée autour de la Commission et du Parlement, imprégnée d’idéaux supranationaux et promouvant l’intégration et l’unification à l’encontre des logiques diplomatiques traditionnelles) et la sphère externe des Etats européens (régie par un « concert des nations » intergouvernemental héritier du Congrès de Vienne et restant attaché à une traditionnelle coopération interétatique). A ces deux sphères, van Middelaar ajoute de manière convaincante une sphère intermédiaire des Etats en tant qu’Etats membres, qui reste en équilibre entre les usages diplomatiques et l’empire du droit communautaire, mais qui est caractérisée par la prise de conscience d’une responsabilité collective en tant que membres de l’Union.

A vrai dire, il est facile d’identifier un petit biais, bien pardonnable s’agissant d’un proche collaborateur d’Herman Van Rompuy, qui énonce dans sa conclusion qu’un « auteur se trouve dans le fleuve du temps. […] Dois-je ou non tirer cette conclusion ? […] C’est en prenant librement de telles décisions que nous entrons dans le temps et que nous faisons le monde. » Le Conseil européen est en effet la table (d’échange, de négociation) qui incarne le mieux l’essence de la sphère intermédiaire, l’héroïne du livre.

Si cette sphère est rarement évoquée, nous dit l’auteur, c’est qu’elle est éclipsée par les modèles et les discours dominants des acteurs politiques comme académiques. Or ces modèles et ces discours sont binaires, caractérisés par l’affrontement des rhétoriques fédéraliste et souverainiste, sans qu’aucune ne l’emporte vraiment et alors même que se forge pas à pas une réalité plus complexe. On ne peut qu’admettre ce point, et apprécier le récit élégant des grands événements de la construction européenne, du 9 mai 1950 à la crise de l’euro.

Avec une érudition qui emprunte à la philosophie comme à l’histoire politique, ce sont tous les moments charnières qui sont réexaminés à la lumière de l’interaction entre les trois dimensions de la politique européenne, dont les logiques respectives sont méthodiquement exposées dès le prologue. En ressort une mise en lumière convaincante de ce « passage à l’Europe » encore incomplet mais où les Etats, refusant encore de se fédérer, prennent déjà conscience de former ensemble un collectif. Même un lecteur d’une tendance fédéraliste fieffée (votre serviteur ?) pourra ressentir une certaine satisfaction à voir enfin exposer pourquoi cette Commission, dont on rêverait tant de faire un vrai gouvernement, est capable d’une telle incapacité à communiquer avec des citoyens européens qui ne se reconnaissent peut-être pas encore comme tels. Parions qu’un lecteur souverainiste pourrait, symétriquement, réaliser pourquoi ni de Gaulle ni Thatcher n’ont pas mieux réussi à imposer leurs conceptions.

Signalons pour finir la dernière partie du livre, dédiée à une analyse des différentes stratégies mises en œuvre dans la quête d’un public européen: tenter de créer une nation (stratégie allemande), tenter de s’attacher des clients (stratégie romaine) ou séduire le chœur en instituant des citoyens (stratégie grecque). Entre histoire des idées politiques et étude prospective des actions présentes, passées et futures de l’Union et de ses dirigeants, elle offre de quoi réfléchir.


Bonne lecture !