Article publié dans De Wereld Morgen: Droits des holebi: Liberté, Egalité, Fraternité, ni plus, ni moins?

La version publiée en néerlandais : rechten van holebi's: 'liberté, égalité et fraternité, niet meer en niet minder'?

http://www.dewereldmorgen.be/artikels/2013/02/15/rechten-van-holebis-liberte-egalite-et-fraternite-niet-meer-en-niet-minder

La version en français :

En novembre 2012, le Gouvernement de Jean-Marc Ayrault a publié un projet de loi ouvrant le mariage et le droit à l’adoption conjointe aux couples de même sexe. Il s’agit là d’une promesse électorale bien connue du Parti socialiste et de la gauche française, et ce depuis 2006. Tout le contraire d’une surprise !
 
Depuis lors, les auditions parlementaires se sont succédé, et l’Assemblée Nationale vient d’adopter le texte en première lecture, par 329 voix contre 229. Le Sénat va à son tour examiner la loi, qui sera définitivement adoptée lorsque les deux chambres se seront mises d’accord. S’il n’y a pas d’accord, c’est la position de l’Assemblée qui l’emportera. Dans tous les cas, la loi devrait donc finalement être adoptée. La France ressemblera un peu plus à ses voisins qui ont déjà franchi ce pas, dont la Belgique.
 
Alors, pourquoi tant de passion ? La devise de la République Française (« Liberté, Egalité, Fraternité »), le principe constitutionnel de laïcité (Article 1er de la Constitution), la séparation officielle et symbolique de l’Etat et des Eglises (loi de 1905), tout semblait indiquer que la France bénéficiait d’un cadre légal et conceptuel propice à une évolution en douceur du mariage civil, dont la nature a déjà tant changé depuis son instauration en 1792. L’élection d’une majorité politique progressiste aurait dû suffire à permettre une réforme évidente.
 
D’une certaine manière, c’est ce qui est en train de se passer : le discours historique et émouvant de Christiane Taubira, Ministre de la Justice, lors de l’ouverture du débat parlementaire le 29 janvier, les votes favorables, amendement après amendement, d’une majorité soudée, semblent le confirmer. Pourtant, au soulagement des militants LGBT se mêle une certaine frustration, des inquiétudes et parfois de la colère. Naïvement peut-être, nous ne croyions pas devoir subir des manifestations hostiles encore plus nombreuses que celles qui avaient eu lieu lors du vote du Pacs en 1998-1999.
 
Malgré les sondages très favorables à l’égalité, nous savions que l’extrême-droite et les catholiques fondamentalistes protesteraient. Nous savions aussi que certains pseudo-intellectuels, dont les théories aussi grandiloquentes que vides de sens fascinent une partie de l’élite française, saisiraient, à l’instar de Mme Sylviane Agacinski (la femme de Lionel Jospin), l’occasion de publier quelques articles apocalyptiques. Mais nous ne nous étions pas préparés à voir plus de 300000 manifestants dans Paris, le 13 janvier, accuser nos couples et nos familles de mettre en danger la société. Nous ne nous étions pas préparés à ces foules qui se regroupent désormais régulièrement dans les rues des grandes villes françaises pour refuser des droits à nos conjoints et à nos enfants. Des foules qui, délibérément, agissent comme si ces conjoints et ces enfants n’étaient pas des êtres humains méritant les mêmes droits que les autres.
 
En fait, nous ne nous étions pas préparés à ce que ces messages d’exclusion s’expriment sous un masque hypocrite qui les rend soudain plus séduisants, efficaces et dangereux. Mme Frigide Barjot, de son vrai nom Virginie Merle Tellenne, est une porte-parole qui incarne à merveille cette stratégie de communication efficace : habillée en rose, elle parle régulièrement de ses « amis homosexuels » et affirme combattre l’homophobie autant que l’ouverture du mariage. Pourtant, tout son parcours passé, trop rarement rappelé par les principaux média, montre qu’elle est un produit maquillé de la traditionnelle droite catholique fondamentaliste française. En témoignent sa vie publique et professionnelle (elle est un soutien actif du Pape Benoît XVI et elle a travaillé pour des politiques très à droite comme l’ancien ministre Charles Pasqua) comme sa vie privée (elle a fait célébrer son mariage religieux par un prêtre qui défendait l’usage de la torture lors de la guerre d’Algérie).
 
Ainsi, si le nombre élevé de manifestants hostiles est une relative surprise, ce n’est pas le plus grave. Après tout, avec une organisation catholique très mobilisée et forte de 15000 paroisses, et avec l’aide de l’UMP et du FN, réunis dans la rue pour la première fois de leur histoire, est-il extraordinaire de réussir une manifestation dans un pays de 65 millions d’habitants ? Le plus grave, c’est que la majorité des média fait preuve d’un très faible sens critique et accepte de véhiculer l’image de modernité revendiquée par Mme Barjot en oubliant un principe simple : refuser l’égalité entre homos et hétéros, c’est de l’homophobie, tout comme refuser l’égalité entre hommes et femmes est du sexisme, tout comme refuser l’égalité entre noirs et blancs est du racisme. L’homophobie, comme le sexisme ou le racisme, fait des victimes parmi les plus faibles : violences verbales et physiques, discriminations au travail, dans l’accès au logement, fragilisation des personnes, parfois suicide.
 
C’est pour cela que les militants LGBT attendaient plus du Président de la République et du Premier Ministre : un rappel aux principes, un discours aussi fort que celui qui a finalement été prononcé par Mme Taubira, une participation visible aux manifestations en faveur de l’égalité. Ou peut-être simplement quelques tweets aussi simples que celui d’Elio Di Rupo, le 14 janvier, pour répéter, systématiquement, la fierté de défendre des valeurs de progrès ! Les Français aiment les grandes déclarations, nous avons besoin de discours forts pour faire changer notre société. Or, pendant des mois, ces attentes n’ont pas été satisfaites, alors que, conséquence de la violence du débat, les appels de détresse étaient multipliés sur la ligne d’écoute de l’association SOS Homophobie.
 
Mais il faut être juste : la forte participation du PS et de tous les partis de gauche, lors de la grande manifestation pour l’égalité du 27 janvier, a rassuré, de même que la présence massive d’hétérosexuels défilant pour que le mariage devienne enfin un droit universel. Le talent oratoire de Mme Taubira fait désormais merveille au Parlement, où le ridicule de l’obstruction parlementaire n’empêche pas la discussion d’avancer lentement. Surtout, le gouvernement a déjà permis quelques avancées moins visibles, mais tout aussi importantes pour changer les mentalités.
 
Ainsi, dès le mois d’août 2012, la loi contre les discriminations et les articles du code pénal définissant les circonstances aggravantes en cas de crimes ou délits avaient été modifiées. Désormais, elles mentionnent non seulement l’homophobie, mais aussi la transphobie : pour une fois, la France a même un peu d’avance sur la Belgique ! En novembre, la Porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, a aussi précédé Joëlle Milquet en publiant un Programme d’actions gouvernemental contre les violences et discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre.
 
Reste à savoir ce qui viendra après la loi sur le mariage. Les militants LGBT souhaitent que le gouvernement et la majorité tiennent toutes leurs promesses, ni plus, ni moins. François Hollande, le PS et les Verts se sont notamment engagés à faire adopter une loi permettant la reconnaissance du genre des personnes transgenres à l’état civil indépendamment de toute stérilisation préalable. A l’heure actuelle, ces personnes sont dans une situation de vide juridique, et les tribunaux leur imposent souvent d’accepter une telle mutilation (qui est aussi une condition dans la loi belge) si elles veulent être reconnues.
 
Le Président et les partis gouvernementaux ont aussi promis de réformer plus profondément le droit de la famille, pour élargir la délégation de l’autorité parentale dans les familles homoparentales et les familles recomposées, ou encore pour permettre l’adoption par les couples cohabitants ou unis par un partenariat. En effet, en France, ce droit jusqu’ici est réservé aux célibataires et aux couples mariés, ce qui n’est pas très logique. Un débat difficile sera sans doute l’ouverture de la procréation médicalement assistée à toutes les femmes, indépendamment de leur orientation sexuelle. Ce point a fait l’objet de toutes les attentions depuis fin 2012. Le gouvernement, qui aurait pu choisir de l’inclure dans la loi sur le mariage, a finalement reporté le débat à la loi générale sur la famille qui sera présentée en octobre 2013, malgré l’insistance des militants LGBT et de nombreux députés socialistes et verts. 
 
Ces hésitations ont remobilisé l’opposition, qui y a vu un succès et se prépare déjà au prochain débat. Pour la Belgique, l’évolution de la loi française est un sujet important. Aujourd’hui, des milliers de femmes célibataires et lesbiennes viennent bénéficier des soins offerts par les cliniques de fertilité du Royaume. Cela fait plus de 10 ans que celle du centre universitaire Erasme a dû mettre en place des quotas pour ce public, de manière à pouvoir continuer d’accueillir les femmes belges ! Et à l’hôpital de Liège, 80% des patientes traitées en 2012 étaient françaises. La France reste en effet très conservatrice sur ce point, et n’accepte d’aider que les couples ne pouvant procréer pour des raisons pathologiques. Sur ce sujet aussi, les grands discours théoriques ont parfois plus de succès que l’examen de la simple réalité auprès de l’élite politique et académique française.
 
Après dix ans d’immobilisme et de stagnation sous les gouvernements des Présidents Chirac et Sarkozy, la période actuelle est très excitante. Mais au risque de se révéler plus rétrograde et violent qu’il ne devrait l’être, notre pays déteste le consensus. François Hollande, qui semble incapable de changer les mentalités sur ce point, nous avait avertis pendant la campagne électorale : « Les libertés, elles s’arrachent toujours ».