Bullshit jobs: le grand tabou du travail !


"Un bullshit job est une forme d'emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence." Telle est la définition que donne David Graeber, anthropologue et économiste, de son sujet d'étude. Le ton est provoquant, et la classification des bullshit jobs en catégories (le faire-valoir, le porte-flingue, le cocheur de case, le sparadrap, le contremaître) ne l'est pas moins.
 
Une entrée en matière déroutante…
 
Le critère fondamental pour déterminer si un emploi est vraiment "bullshit" étant la perception qu'en a le.a travailleur.se, il va sans dire que c'est l'identification de ces jobs et leur classification est la partie la plus attaquable du livre.
 
Quand Graeber affirme, sur la base de deux sondages réalisés au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, que 40% de la population salariée occupe de tels emplois, il permet, par l'énoncé de statistiques, d'alerter sur l'importance du problème. Mais il en donne sans doute une représentation inexacte. En effet, le caractère des employé.e.s, leur résilience face aux tâches les plus vides de sens, varient considérablement, et il est pratiquement impossible de désigner une profession comme étant "bullshitisée" dans sa globalité.
 
… Mais un raisonnement terriblement convaincant : la bullshitisation de l'économie !
 
Cette entrée en matière une fois passée, les thèses de Graeber sont hélas parfaitement vérifiables. Comme il finit lui-même par le reconnaître, l'enjeu réel n'est pas de déterminer si tel ou tel job est "bullshit". Il s'agit bien plutôt de prendre conscience d'une tendance lourde qui s'accentue depuis quelques décennies, et qu'on pourrait résumer comme suit.
  • Les technologies de production ont suffisamment progressé pour que le temps de travail humain nécessaire à notre niveau de vie global se soit considérablement réduit.
  • Dans le monde du travail, depuis deux siècles, la part du travail agricole s'est effondrée. La part des ouvrier.e.s de l'industrie n'a jamais été majoritaire, et tend à baisser. La part des services bien concrets et réels, si elle est importante, est bien loin des 70-80% attribués par les statistiques nationales au "secteur des services".
  • Dans le même temps, la conception d'un temps mesurable, divisible et monnayable a permis la naissance d'un salariat généralisé dont l'unité de mesure est l'heure de travail rémunéré(e).
  • Il faut distinguer les métiers qui rendent un service réel de l'ensemble des bureaucraties privées comme publiques dont le rôle est de mettre en place puis de contrôler des procédures plus ou moins compréhensibles. Ou plutôt, distinguer, dans la masse des heures travaillées, celles passées à rendre un service effectif, de celles consacrées à des procédures complexes, souvent justifiées par la soi-disant nécessité de la standardisation et de l'automatisation de tâches qualitatives. Ces procédures correspondent à un asservissement des travailleurs humains à leurs machines, dès lors que le travail humain finit par se décomposer en une multitude d'interventions éparses et non-continues palliant l'incapacité de l'automatisation et de la standardisation à accomplir certains travaux réellement utiles, et l'absence de coordination entre les différents outils informatiques. Tâches éparses et démotivantes, entrecoupées de longs temps de passivité forcée.
  • On pourra penser aux conséquences des standards automatiques, des plates-formes de communication en ligne entre clients et prestataires. On pourra aussi penser aux livreur.se.s de chez DHL qui se voient attribuer une tournée donnée, sans que les client.e.s soient prévenu.e.s à l'avance de leur passage par un contact préalable : des heures perdues à tourner en rond et à devoir prendre contact, ex-post, pour trouver à grand peine le moyen de remettre le paquet. Les exemples abonderaient pour témoigner des méfaits d'une véritable idéologie du management dévoyée.
  • Un autre facteur gonfle la masse des heures salariales "bullshitisées" : la financiarisation de l'économie et son fonctionnement en captage de rente. Entre les lobbyistes influençant le législateur pour raffiner la règlementation du secteur sans jamais le brider, et le nombre d'emplois justifiés par le traitement de dossiers bien éloignés de toute production, on assiste à une multiplication des tâches factices mais rémunérées, destinées uniquement à capter une plus grosse part des ressources disponibles.
  • On arrive de facto à une situation où, dans l'heure de travail rémunérée, c'est bien l'heure de vie, plutôt qu'un réel travail productif, que le salarié donne en échange de sa paie.
 
Au total, on obtient un monde du travail fondamentalement inégalitaire et générateur de pathologies :
  • Une fiction partagée par la majorité de la gauche et la totalité de la droite veut que la norme du désirable soit celle d'un emploi à plein temps (environ 40 heures en moyenne dans les pays les plus riches) par personne, ce qui reste d'ailleurs, tel que sont construites nos institutions (droit social, droit du travail, montant des rémunérations horaires) la condition pour obtenir un salaire permettant de vivre de manière autonome.
  • La persistance d'un chômage très minoritaire mais bien réel permet de faire peur à la majorité des salariés, et de les rendre plus dociles.
  • Les emplois les plus concrets et immédiatement utiles sont payés de manière très modeste, et il est de plus en plus difficile, pour les travailleur.se.s réellement productif.ve.s, d'échapper à la pauvreté au travail.
  • Les emplois dominés par la "bullshitisation" sont en moyenne mieux payés (principe d'inverse proportionnalité entre le niveau des salaires et l'utilité sociale de l'emploi correspondant), mais sont de plus en plus source de souffrance au travail, tant ils manquent de sens.
  • En conséquence, les détenteur.trice.s d'emplois dominés par la "bullshitisation" en veulent terriblement – jalousie – à celleux qui exécutent encore des tâches sensées, qu'ils regardent comme des serviteurs.
 
Une résonance inquiétante avec l'évolution politique de nos sociétés
 
Graeber établit lui-même le lien avec les thèses de Thomas Frank (Listen, Liberal! Qu'a-t-il bien pu arriver au parti du peuple ? Voir mon article ici).
 
Selon Graeber, les classes sociales (majoritairement cols blancs aisés) détentrices de jobs "bullshitisés" dominent les partis politiques de la gauche de gouvernement. Pour mémoire, Frank considère que le Parti démocrate américain, s'il n'est pas au service du 1% de super-riches, est sous la coupe des 10% qui suivent ce 1% dans l'échelle des revenus et patrimoines, qui sont effectivement des cols blancs issus de milieux sociaux également décrits par Graeber.
 
Graeber considère donc comme tristement logique la séquence historique qui a vu la gauche de gouvernement s'éloigner de sa base ouvrière d'origine et accepter de gouverner de manière compatible avec, voire favorable à la financiarisation (années Clinton, Blair). La conclusion provisoire de ce processus étant la situation actuelle, caractérisée par une alternance entre une droite extrême et sans scrupule et une gauche au service des classes moyennes aisées, énonciatrice d'un discours moralisant mais reconduisant les paradigmes sociaux-économiques existants, au milieu de frustrations grandissantes (y compris chez celleux dont elle représente les intérêts).

Le Front Populaire en Bretagne (captivante approche historiographique territoriale d'un moment historique national)







Ce recueil d'article m'a captivé. Chez le lecteur déjà familier de la chronologie du Front Populaire, il laissera sûrement plus de traces et de souvenirs que la lecture d'une nouvelle monographie, aussi bien documentée soit-elle, sur la globalité de cette période au plan national.

Il ne faut pas exagérer l'unité d'un volume qui est un recueil d'articles. Cependant, l'effort de construction effectué par les coordinateurs fait sens, et permet de lire l'ensemble de manière cohérente. On retrouve en effet :

  • Un ensemble de textes sur certains espaces spécifiques de la Bretagne politique (Morbihan, Finistère, région malouine), qui permettent de zoomer sur le personnel et les pratiques politiques, ainsi que les questions sociales mobilisatrices, dans plusieurs environnements bien spécifiques : la région ouvrière lorientaise, les campagnes du Léon et l'emprise du mouvement agrarien, structuré à partir de Landerneau et plus qu'attiré par le soutien à Dorgères. Comment est né un enracinement socialiste réel dans des portions d'une région qui restait globalement très peu favorable à la gauche ?
  • De courtes monographies sur des conflits sociaux régionaux, aussi bien au début qu'à la fin de la période qui va des manifestations et contre-manifestations de 1934, jusqu'à la chute définitive du Front Populaire en 1938. Les textes sur les teillages de lin du Trégor m'a particulièrement touché : il donne certainement des clefs d'interprétation sur l'évolution d'un pays qui est longtemps resté le "cœur rouge" politique de la Bretagne.
  • Une attention portée aux "milieux", aussi bien socio-économiques et politiques que géographiques. Cette partie recoupe des contributions plus variées, qui permettent de saisir de manière ancrée dans le local, loin des grandes synthèses nationales, les logiques croisées de différents thèmes de mobilisation de l'époque : antifascisme, anticommunisme, mouvement pacifiste, poids des anciens combattants de 1914-1948.
 
Dans cette dernière partie figurent deux textes particulièrement instructifs au regard des évolutions futures de la Bretagne en tant que région, mais aussi des Bretons en tant que communauté humaine.

Le premier porte sur l'impact des congés payés, conquête emblématique du Front Populaire : l'effet fut-il immédiatement mesurable dans la fréquentation des stations balnéaires bretonnes ? Quels étaient les discours de l'époque ? Les rivalités entre un tourisme ancien de riches, et l'arrivée de nouveaux estivants modestes, à plus petit budget, suscitant les initiatives locales, mais aussi bien souvent les grandes craintes des commerçants ?

Le second retrace un bout d'histoire des Bretons de Saint-Denis, et de leur engagement aux côtés du communisme municipal, des années 1890 à leur implication dans le renversement du maire ex-communiste Jacques Doriot, en cours de dérive vers l'extrême-droite, au profit d'une municipalité communiste et fidèle au Front. Les Bretons, dont les candidats sont les mieux élus de la ville, sont d'ailleurs majoritairement issus du même Trégor, "cœur rouge" breton.

Au total, un bouquet riche d'informations concrètes sur ce que fut le Front Populaire dans le quotidien de plusieurs milieux sociaux et locaux.

Jérusalem 1900 (l'oubli des avenirs possibles)

Voici un livre qui m'a captivé, pas seulement par son objet, qu'on sait soumis à toutes les passions du monde, mais surtout par ce qu'il comporte de réflexion sur la façon d'écrire l'histoire.
 
Cette recherche coordonnée par l'historien français Vincent Lemire, spécialiste de l'histoire urbaine, est une plongée dans une tranche du passé de la ville. Six à sept décennies (1860 – 1930). Un âge des possibles, celui d'une agglomération en vertigineuse croissance démographique et en plein développement économique. Une ville ottomane (jusqu'en 1917) bénéficiant de la modernisation d'un Empire multinational se dotant d'instruments d'administration modernes, au seuil du parlementarisme et de la décentralisation municipale.
 
Cette histoire de Jérusalem est bien sûr une histoire interrompue, par la Première Guerre Mondiale, qui se solde par la dissolution de l'Empire et le Mandat britannique.
 
La citation introductive, de Paul Ricœur, est magnifique :
 
« Quand l'histoire s'efforce de reconstruire, de reconstituer ce qui a été dans le passé la façon de vivre, de percevoir le monde, il faut tenir compte de ceci : les hommes du passé avaient un futur qu'on peut appeler le futur du passé, qui fait partie de notre passé à nous. Or une grande partie du futur du passé n'a pas été réalisée. Les gens d'autrefois ont eu des rêves, des désirs, des utopies, qui constituent une réserve de sens non réalisé. Un aspect important de la relecture et de la révision des traditions transmises consiste dès lors dans le discernement des promesses non tenues du passé. Le passé en effet n'est pas seulement le révolu, ce qui a eu lieu et ne peut plus être changé (définition très pauvre du passé), il demeure vivant dans la mémoire grâce, je dirai, aux flèches du futur qui n'ont pas été tirées ou dont la trajectoire a été interrompue. En ce sens, le futur inaccompli du passé constitue peut-être la part la plus riche d'une tradition. »[1]
 
Derrière elle s'ouvre un monde méconnu, et trop souvent volontairement méconnu :
 
Celui de la division artificielle de la vieille ville en quatre quartiers aux frontières claires (juif, musulman, chrétien, arménien), évidence de tous les guides touristiques d'aujourd'hui : une pure invention du XIXème siècle. Un constat établi documents à l'appui en tenant compte de la toponymie des siècles précédents, et des recensements des foyers, disponibles pour la période étudiée.
 
Celui de l'imposition orientaliste du regard des pèlerins européens, à la recherche du passé mystique et mythifié de leur religion (toujours au singulier). Un processus à revivre avec un peu d'ironie et beaucoup de questions : quand les lieux saints chéris par les trois religions il y a un siècle coïncidaient parfois, ou différaient fort de certaines reconstructions effectuées depuis lors en partiel dépit des preuves archéologiques. Un processus effarant aussi, qui voit des générations de visiteurs vouloir voir, et finalement créer l'incarnation de mythes en perpétuelle réinvention, tout en méconnaissant et en décriant ce que les vrais habitants de la ville s'évertuent à construire pour eux-mêmes.
 
Celui de gouverneurs ottomans fort professionnels et d'une administration municipale multiconfessionnelle (1863-1934) agissant sans trier ses habitants sur base religieuse ou ethnique. Avec pour résultat la modernisation à marche forcée, les infrastructures routières, le chemin de fer, une relative avance sur le reste de l'Empire, des élites cultivées. Des fontaines, des réseaux d'adduction d'eau, des stratégies d'occupation des sols, une administration des permis de construire, des fondations d'enseignement et de santé.
 
Celui d'un temps laïque ou sécularisé qui émerge, produit de cette administration locale ottomane. C'est la construction de la Tour de l'Horloge par la municipalité (1907), un symbole, qui affichait une heure non indexée sur les églises, les mosquées et les synagogues, un phare qui diffusait la lumière (au sens propre) loin aux alentours. Un symbole, aussi, qui choqua tant ceux qui ne voulaient que d'une Ville Sainte, qu'elle fut détruite dès 1922. Par les autorités mandataires britanniques, donc.
 
Celui d'un moment historique qui culmine peut-être en août 1908, lors du rétablissement de la Constitution libérale ottomane, avec quinze jours de liesse populaire impliquant tous les groupes linguistiques et religieux. Des scènes de fraternisation, des scènes unissant des personnes qui sont, peut-être, en train de devenir des citoyens égaux d'un État moderne. Écoutons les mots du correspondant de la revue Jérusalem:
 
« Le bruit court que désormais on peut circuler librement partout, même à la mosquée d'Omar, où jadis on n'entrait qu'escorté d'un cavas ou d'un soldat turc […]. Le groupe juif, bannière en tête, s'en va directement à la mosquée d'Omar, vers ce coin de terre qui, durant onze siècles, depuis Salomon jusqu'à la destruction de Jérusalem par Titus fut le théâtre unique de la vie religieuse du peuple de Dieu. L'entrée, depuis quinze cents ans, en était interdite aux fils d'Israël ; aujourd'hui, les imams les accueillent avec enthousiasme, les embrassent, leur servent des rafraîchissements: tous sont frères, tous sont ottomans ! Pourvu que ça dure ! »
 
Une citation que je choisis ici, évidemment, parce qu'elle contraste très fort avec la triste réalité actuelle.
 
Comment ce monde s'est effacé, ce n'est pas trop difficile à comprendre. Fin du cadre institutionnel commun ottoman, installation du Mandat britannique, constitution progressive de nationalismes rivaux, Guerres Mondiales.
 
Comment ce monde a été oublié, c'est plus intéressant car plus révélateur de la façon sélective et partisanes dont fonctionnent les mémoires, y compris parmi les chercheur.se.s. Pour Vincent Demire, plusieurs traditions historiographiques, pourtant antagonistes, y ont conspiré efficacement.
 
  • Celle, orientaliste, des Occidentaux majoritairement chrétiens, qui réduit la Palestine pré-mandataire à un pays arriéré, prêt à l'épisode colonial 1917-1948, et assaisonné de clichés bibliques ;
  • Celle du cliché/slogan sioniste "une terre sans peuple pour un peuple sans terre", tellement incroyable dans son outrance et tellement lent à disparaître des références collectives ;
  • Celle, aussi, des différents nationalismes arabes (palestiniens comme panarabes), qui se sont aussi constitués en premier lieu contre la domination ottomane à laquelle ils ne pouvaient reconnaître de mérite.
 


[1] Paul Ricœur, "Identité narrative et communauté historique", Cahier de politique autrement, 1994.

"Le Village" et nous : passé révolu, imaginaire omniprésent


Publié en 2012, La fin du village – Une histoire française se lit avec grand plaisir malgré son volume. Jean-Pierre Le Goff, avec un sens de l'observation nourri par son expérience de sociologue, examine le monde villageois de Cadenet, entre la Durance et le Luberon, et ses métamorphoses depuis le début du XXème siècle.
 
Avec bonheur, il donne la parole aux témoins d'un "peuple ancien", rencontrés depuis qu'il a commencé à fréquenter ce bout de Provence il y a une quarantaine d'années, mais aussi à leurs enfants, et aux nouveaux installés, qui ont fini par représenter la majorité de la population locale.
 
Quelques caractéristiques de Cadenet permettent de comprendre pourquoi ce bourg, malgré son cadre enchanteur, représente des réalités sociales qu'on retrouve dans une très vaste part du territoire français et européen.
 
  • Certes, la région est touristique, mais le village lui-même est à l'écart du tourisme de masse, et les prix y sont plus abordables que dans d'autres localités ;
  • Cumulée à sa situation à équidistance d'Avignon, Aix-en-Provence, Marseille et le site nucléaire de Cadarache, cette caractéristique en fait un lieu privilégié d'installation pour les populations périurbaines.
 
Un monde englouti ? Celui qu'ont connu les générations nées jusqu'aux années 1960
 
Le rythme des évolutions varie, et les histoires locales diffèrent par bien des caractéristiques. Pourtant, Le Goff explore à Cadenet des souvenirs qui lui rappellent sa Normandie natale. Ils évoquent aussi le monde que m'ont décrit mes parents, élevés dans d'autres régions.
 
Lentement, la seconde moitié du XXème siècle a recouvert, comme une marée, un monde dont le souvenir imprègne encore nos façons de penser. Un monde dans lequel :
 
  • Quelques activités économiques, moins diversifiées, faisaient vivre toute une région (ici, l'agriculture et la vannerie) ;
  • Les chemins, les rues et les places étaient pleines à toute heure d'enfants, d'adultes en conversations, et de travailleurs dans leur champ, sur le seuil de leur petite boutique ou de leur atelier à domicile ;
  • Le sentiment d'appartenance collective, allié à une certaine homogénéité et à une faible mobilité géographique, était une évidence ;
  • Les rôles sociaux et politiques étaient clairement définis, et non moins clairement endossés par des visages familiers : associations d'anciens combattants, républicains, communistes, catholiques…
 
Pour comprendre ce monde englouti, et surtout pour comprendre comment il conditionne encore nos propres perceptions, ce livre est un outil formidable.
 
La description "en live" de dynamiques géopolitiques locales bien actuelles
 
La profondeur historique de l'étude de Cadenet permet à Le Goff de bien décrire la rencontre entre populations anciennes (les anciens provençaux) et populations nouvelles (périurbains, retraités, amateurs de soleil descendus d'un "nord" qui commence à Lyon).
 
Cette rencontre ne va pas de soi. On le voit dans l'étude minutieuse de la vie associative, de la vie politique municipale, dans les propos tenus par les uns et les autres. Il n'y a plus d'unité. Les anciens, devenus minoritaires en l'espace de deux générations, défendent des traditions agonisantes. Les autres demandent des services bien concrets, nombreux et hétéroclites : aide aux familles, garde d'enfant pendant les horaires de travail, offre culturelle diversifiée, écoles, maisons d'accueil pour personnes âgées…
 
Les transformations du cadre institutionnel et administratif, qui ne sont pas propres à la Provence, s'ajoutent à ces bouleversements. À Cadenet, le Parc naturel régional du Luberon incarne ce phénomène, avec une multiplication de règles plus ou moins compréhensibles pour les habitants, associée à un discours à la fois managérial, bien intentionné et infantilisant.
 
Il faudrait encore citer la très juste représentation de la fin des référents idéologiques, qu'ils relèvent du républicanisme laïque, du communisme ou du conservatisme et de l'Église. La propension à clôturer les propriétés, les terrains des particuliers comme ceux de certains businesses (le camping local qui vit en vase clos, coupé du village, offrant ses propres commerces). Les espaces communs, de pensée comme de vie, sont amputés.
 
Enfin, une réalité matérielle, palpable tous les jours et à chaque coin de rue, s'impose : le travail n'est plus ici. Chacun devient mobile pour garder un emploi, les anciens face au recul des terres agricoles et à la disparition de la vannerie, les nouveaux car leur agenda hebdomadaire est rythmé par les migrations pendulaires. C'est toute une partie de la vie qui ne se déroule plus au village.
 
Faut-il s'angoisser ? Être nostalgiques ? Dénoncer ? Reconstruire ?
 
C'est à chacun d'en décider. Il faut surtout constater un changement massif et accéléré, qui a collectivement pris notre société, et la prend encore au dépourvu.
 
Côté négatif :
 
  • Moins de repères communs pour faire société ;
  • Plus de précarité, plus de mobilité forcée ;
  • Une multiplication des règles subies et non comprises ;
  • Une plus grande hétérogénéité des références culturelles, mais accompagnée d'un moindre partage et d'une incompréhension croissante ;
  • La disparition de métiers traditionnels et d'une certaine présence humaine (l'histoire des cafés et de leur déclin est édifiante !)
 
C'est sûr, le changement qui s'est imposé n'est pas celui dont rêvaient les quelques soixante-huitards arrivée à Cadenet il y a 40 ans.
 
Pour autant, faut-il sombrer dans les rengaines de type "c'était mieux avant" ? Il est sain de garder aussi à l'esprit que :
 
  • Le monde d'avant laissait bien peu de place à l'originalité ;
  • Chacun y surveillait tout le monde ;
  • La stabilité du paysage politique ou associatif avait pour corollaire un contrôle durable des structures de pouvoir et de représentation par les mêmes personnes, et une moindre variété d'expériences pour chaque individu au long de sa vie.
 
À chacun de juger du ton nostalgique de l'ouvrage, donc. Mais il est à lire. Les fresques qu'il peint ont les couleurs justes. Les questions qu'il pose sont utiles pour remettre dans une perspective historique l'enjeu de continuer à exister, mais aussi vivre et travailler ensemble.

Nous, Albert Thomas, les crises internationales, les années 1920-1930 et les droits sociaux...

La comparaison avec les années 1920 et 1930 est une tarte à la crème, dont on ne sait jamais à quel point elle est abusive. Le livre À la rencontre de l'Europe au travail, récits de voyage d'Albert Thomas (1920-1932), recueil de notes de voyages classées dans les archives du Bureau international du travail (BIT), permet de revivre concrètement cette période historique pour elle-même, de tenter de comprendre la logique des acteurs sociaux, sans partir des parallèles historiques risqués.

Albert Thomas, socialiste français et directeur du BIT, se déplace pendant tout son mandat en visite dans les différents pays. Connaisseur de la politique internationale de par sa carrière antérieure, il visite, dans ses déplacements, autant d'usines, d'exploitations agricoles, de maisons du peuples et de sièges d'organisations patronales que de ministres, princes et présidents. Cela tient à la nature de son organisation tripartite (dans laquelle chaque délégation nationale est composée de représentants gouvernementaux, syndicaux et patronaux). Cela tient aussi à son militantisme et à son engagement entier dans sa mission : construire, par l'accumulation des ratifications de conventions sociales, un ordre juridique européen et international des droits sociaux, condition pour une paix durable.

Ses notes sont présentées par pays, précédées par des résumés synthétiques sur la situation politique, économique et sociale des Etats de l'époque. Ces éléments de rappel sont suivis de récits de visites, de consultations, de conversations officielles ou privées, de comptes rendus de l'accueil réservé à ce haut fonctionnaire international, à la fois en fonction de sa fonction, de son appartenance au socialisme démocratique, et de sa nationalité française. 

On y découvre des éléments généralement oubliés de ce qui construit l'histoire des peuples : la façon dont les personnes et les organisations s'observent, la construction progressive de leurs alliances, l'évolution de leurs choix, l'importance de ceux que les récits historiques trop résumés oublient ensuite. C'est ainsi qu'on peut assister, par le regard de Thomas, et pour ne citer que quelques exemples :

  • À l'émergence d'Etats baltes oppressés par les menaces qui pèsent sur leur existence ;
  • Aux débats au sein du syndicalisme polonais, chrétien ou de gauche, dans un Etat oscillant entre démocratie et autoritarisme ;
  • À la comparaison des priorités respectives des gouvernements de Primo de Rivera à Madrid, et de la bourgeoisie catalane de l'époque des Expositions Universelles de Barcelone ;
  • Aux hésitations de Mussolini entre plusieurs modèles sociaux, plusieurs attitudes diplomatiques et plusieurs systèmes d'alliances internationales ;
  • À la lecture par le visiteur des situations sociales et des efforts de développement dans les Balkans, sans ignorer les nationalités susceptibles de se heurter, mais en mettant en avant les difficultés qui leurs sont communes ;
  • À la description de la force industrielle capitale de plusieurs régions d'Europe centrale, aujourd'hui de retour au centre de l'Europe (Tchéquie, Silésie) ;
  • Aux discours féministes très contemporains de l'Europe du nord, et leurs refus des conventions limitant asymétriquement le travail des femmes "pour les protéger" !
On découvre surtout un monde déjà traumatisé par l'horreur de la Première Guerre, où les risques abondent, mais où aucune des catastrophes qui suivront ne sont encore écrites. Et un monument humain, de politique, d'espoirs et de diplomatie, parfois d'illusion, dont nous ne pouvons prévoir l'échec que parce que nous sommes nés bien plus tard. Et qui nous est pourtant étrangement familier, car c'est le monde dans lequel nos grands-parents ont grandi.

Faut-il en tirer des conclusions ?


Pour qui a sa chronologie du XXème siècle bien en tête, il y a des points trop similaires avec ce que nous vivons : montée des mouvements xénophobes dans l'opinion et dans les urnes, poussées de plus en plus sensibles et de plus en plus organisées, barrages démocratiques dans les urnes, qui rassurent, "jusqu'à la prochaine fois" (pensons à la réélection confortable de Hindenburg à la Présidence de l'Allemagne en 1932, soutenu par tous les partis démocratiques, l'année avant l'avènement d'Hitler...). Ou encore tensions nationales et politiques, dont on espère qu'elles ne dégénéreront pas en violence ouverte, car rien n'est perdu, jusqu'à ce que...

Bien sûr, il y a tout autant de points de différence : tout ce que nous vivons de problématique en 2017 était déjà présent dans les années 1990 voire 1980, partis extrémistes et tensions nationales comprises. Et cela n'a pas explosé (sauf dans les Balkans). Nos extrémistes du jour n'ont pas d'idéologies aussi élaborées ni totalitaires que les Mussolini, Hitler ou Staline d'alors. Même si. Lire ce qu'en écrivaient les observateurs d'avant guerre fait surgir le doute. Y compris quand Albert Thomas, critique d'un fascisme italien excessif sur la méthode, s'intéresse néanmoins sincèrement au corporatisme social qu'il met en place. Ou écoute sans doute apparent les analyses annonçant le reflux du nazisme, quelques mois avant son triomphe.

Il me semble toutefois qu'il y a effectivement une conclusion à tirer : c'est que l'histoire s'écrit collectivement. Qu'il faut le savoir. Qu'il faut toujours refuser les réductions et les simplifications, particulièrement celles qui déforment la pensée et les stratégies de ses autres acteurs et partenaires.

La gauche organise-t-elle sa propre péremption ? (Listen, Liberal. Par Thomas Frank)


"Qu'a-t-il bien pu arriver au parti du peuple?"

 

C'est la question qui forme le sous-titre de cet ouvrage, un best-seller aux États-Unis[1], dont l'auteur est un "libéral" revendiqué (c’est-à-dire très à gauche, en anglais américain, favorable à la redistribution par la puissance publique et socialement progressiste), qui alimente régulièrement la pensée politique et critique à la gauche du Parti démocrate.


Les réponses qu'il apporte résonnent très fortement en Europe.


Peut-être plus particulièrement encore dans la France en transition du socialisme "de l'offre" de François Hollande au libéralisme supposé "de progrès" d'Emmanuel Macron.


Le livre de Thomas Frank n'est pas un simple pamphlet. Il s'ancre dans l'histoire des structures gouvernant le Parti démocrate et des choix opérés explicitement depuis la fin des années 1960, comme la rupture avec le monde du travail et des syndicats.


De nombreux chapitres scrutent les dynamiques personnelles et institutionnelles à l'œuvre durant les mandats de Bill Clinton et de Barack Obama. Ils constatent leur propension à renforcer voire impulser les politiques de libre-échange (ALENA) et à se résoudre à des compromis mous et d'une haute complexité technocratique (Obama Care). Pourtant, le cœur de l'ouvrage, d'autant plus utile qu'il est applicable au vieux continent, est le suivant :

  • L'émergence d'une "classe libérale" à la tête du Parti démocrate. Certes pas constituée du "1%" de Wall Street et des milliardaires réactionnaires de type Bush ou Bersluconi. Mais bien de professionnels hyper-diplômés, massivement issus de l'Ivy League, appartenant à des corporations structurées, socialement libéraux et résolument anti-discrimination. L'archétype de cette classe vit dans la nouvelle économie de la côte ouest, ou dans les services financiers de la côte est… Et s'il n'est pas toujours milliardaire, il est bien souvent millionnaire. Le parti du peuple est aux mains des "10%" !
     
  • Conséquence ? Une focalisation exclusive sur des solutions partielles. Tout miser sur l'éducation, combattre les discriminations. Des politiques utiles et louables, mais soutenues par (ou défendues au moyen de) l'illusion qu'elles résoudront tout. Sans plus chercher à remettre en cause les inégalités de revenus, de patrimoine, ni donc celles de pouvoir, qui en découlent.
     
  • Une analyse électorale béatement optimiste, simpliste et lacunaire. Celle que l'on retrouve dans l'idée que les évolutions ethniques des États-Unis constituent mécaniquement une majorité qui ne peut que s'imposer à terme dans les urnes. Peu différente de celle de Terra Nova en France. Le poids croissant des minorités, une majorité stable chez les femmes, le vote des personnes LGBTQI+ représentent des variables sûres. Qu'on s'autorise à privilégier électoralement et dans les programmes, au détriment des classes modestes et pauvres, travailleurs et chômeurs. Car ceux-ci n'ont "nowhere else to go" : au pire ils s'abstiendront[2]. Vrai ou faux ? Peu importe, c'est oublier que les discriminés qu'on défend sont surreprésentés parmi les pauvres qu'on ne défend plus… Quel contresens !
     
  • Last but not least, une envahissante bonne conscience. Analysée ici au prisme des discours et de l'équipe de campagne d'Hillary Clinton, ou des stratégies de communication de la Maison Blanche Obama. Mais c'est plus qu'une stratégie, c'est un vrai enfermement psychologique. Notre "classe libérale" est intimement persuadée de représenter le bien, face au mal que représentent les horribles réactionnaires. Plus elle s'en persuade, moins elle a besoin de se demander s'il ne faudrait pas faire plus, ou différemment, pour changer le fonctionnement du système économique et politique dans son ensemble.



Applicable partout en Europe ? Voire. Chez Hollande et Macron, chez Blair et Brown, chez Schröder, chez Renzi, certainement.


Peut-être pas chez Corbyn.


Un parti peut disparaître en oubliant sa mission historique. La notion de gauche et de lutte pour la justice ne peut pas mourir.


[1] Cet essai, publié six mois avant l'élection présidentielle américaine de 2016, est désormais doté d'une postface tenant compte de ses résultats.
[2] La postface analyse l'effet du discours de Donald Trump sur ce postulat : que se passe-t-il quand le parti du patronat par excellence prend, ou affecte de prendre un discours populiste anti-libre-échange?